STANISŁAW PRZYBYSZEWSKI (4/4)

par Brice Bonfanti. Lire tous les épisodes.

Ce feuilleton est extrait des CHANTS D’UTOPIE dont le deuxième cycle paraît en mars 2019 aux éditions Sens & Tonka

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au tréfonds de l’abîme, une lueur de vie

POLOGNE

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X

Le garçon polonais s’épuisait à l’alternance entre le gouffre et le sommet – montagnes russes, qui l’assujettissaient. Consulta le docteur Karl Ludwig, qui ressemblait à ce bon vieux docteur Gloso, qui dit : Mon garçon. La dysthymie pénètre en toi, tu veux finir ta vie ; puis l’euthymie pénètre en toi, tu veux grandir ta vie. C’est le cycle aux thymies.

Stanisław dit : C’est épuisant. C’est grave ?

Karl Ludwig, solennel : Tous les êtres de vie ! sont circadiens, sont soumis aux périodes de jour et de nuit. La tension des contraires génère un réel. Tu es réel, tu réalises ? Et plus – ou moins – réel que d’autres, tu réalises plus – ou moins – que d’autres.

Stanisław dit : C’est épuisant. C’est grave ?

Karl Ludwig, l’œil de gourou : La souvie, protégée du dehors, se replie. La vie qui s’aime, qui s’aimant se transcende elle-même, s’ouvre au dehors, se déplie. La vie s’ouvre au nouveau, s’offre au nouveau, souffre au nouveau, s’œuvre au nouveau. Tu n’as, toi, pas le choix : chair à vif, nerfs à vif. À chaque instant, ton instable rencontre un instant différent, auquel tu ne peux pas, ne sais pas être indifférent. Tu t’irrites, tu t’altères. L’altérité t’altère. L’irritation est une altération. Tu ne tolères pas, tu t’appropries, digères l’autre et le fais tien, c’est douloureux. Indolore, la tolérance ni n’altère ni donc ne donne d’or. Mais toi, le jamais vu t’endolorit, t’excite et te grandit, par le coït – en toi – avec le déjà vu. Avec le jamais vu, le déjà vu gonfle et s’étend de plus en plus.

Stanisław dit : C’est épuisant. C’est grave ?

Karl Ludwig, solennel, l’œil de gourou : C’est grave. Et c’est aigu.

Le garçon quitte le docteur qui ressemblait à ce bon vieux docteur Gloso. Effondré, il s’assied à la terrasse d’un café. Dans l’atmosphère de son corps, l’atmosphère intérieure, par une élévation de la chaleur, une circulation de masses d’air, apparaît une zone fermée de pression basse – de dépression, de cyclone – entourée de courants ascendants, de précipitations, entourée de forts vents. Le cyclone du cycle aux thymies se trouve en lui : lui se trouve au dedans du cyclone. Eh oui.

En dépression atmosphérique. Sans élan. Pourquoi vouloir, toujours, aller avec élan, héler l’élan s’il est absent. Sans élan, c’est aussi bien. J’en suis conscient, soudain, et je me sens, soudain : bien : une enclume de brume.

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XI

Après neuf jours, neuf mois, neuf mille années ou neuf millions, une peau du cerveau a paru sur la peau du cerveau, son écorce – comme une écorce sur l’écorce –, son cortex – comme un cortex sur le cortex –

chez Stanisław et ses amis, et les amis de ses amis, et les amis de ses amis de ses amis ; pas davantage ; tous les hominidés, donc ; les ennemis étant tous seuls, indépendants comme la mort, sont morts. Et les hominidés, amis, se font humains, Amis.

La peau nouvelle du cerveau est difficile à situer : à l’avant du cerveau, devant ? ou avant le cerveau, avant ? L’observation, selon, l’a située ici ou là.

La peau nouvelle du cerveau est surnommée : cerveau d’avant, écrit aussi : cerveau d’avent, avec un e plutôt qu’un a, au beau milieu du mot. Comme elle, l’avent attend – est temps d’avant – l’événement, de l’avenir l’avènement.

Et comme celle à la fois onde et particule, la peau nouvelle du cerveau est à la fois : à l’avant du cerveau et avant le cerveau, elle enveloppe le cerveau.

Comme une aura, comme un halo, un tégument, comme du jaune le blanc d’œuf, comme la noosphère qui, depuis, enveloppe la terre.

Elle est l’ultracortex.

L’ultracortex est placenta vers l’au-delà de son cortex, est comme l’air, est comme l’eau, une enveloppe pneumatique en mouvement incessamment, ultraconscient, ou d’air ou d’eau.

L’ultracortex édicte et dicte : la loi de vie. Tous ceux qui l’ouïssent dansent vite – de joie – pour aviver la loi de vie, loin au-delà des fausses lois hominidées et de l’absence hominidée de toute loi.

L’ultracortex est l’œil qui voit, prémédite et médite : les actes cérébraux. Si paraît la souffrance, l’œil en choisit, ou pas, la compagnie ; la souffrance n’est pas sa passion, mais son action. Si paraît la jouissance, l’œil en choisit, ou pas, la compagnie ; la jouissance n’est pas sa passion, mais son action.

Grâce à l’ultracortex ! à l’outil de la grâce, nous contemplons, sans le quitter, le vrai cycle aux thymies ; nous surplombons, avec distance et attention : la dysthymie et l’euthymie, passant par tout degré entre les pôles, dont l’athymie.

Grâce à l’ultracortex ! le plan, formé d’orient et d’occident, de nord et sud, et se creuse et culmine par l’axe du nadir au zénith, du gouffre au sommet, de l’en-deçà du gouffre à l’au-delà du sommet. Partant, d’ici, les Amis sont conduits à sentir d’inconnues dimensions.

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XII

Stanisław vit enfin, à la fin, en société. Plus de classes, plus de conflits, plus de conflits de classes. Et la dissociété est décédée ;

ici haut maintenant elle est née, la société des associés : le libre épanouissement de chacun est condition du libre épanouissement de tous.

L’unité des humains est fondée, tréfondée, sur leur réelle différence : différence réelle au tréfonds de chacun, au sommet de chacun.

Communauté : c’est la vie même ; activité, moralité humaine ; substance, essence humaine – après des existences hominidées.

L’essence humaine, voici la vraie communauté ; et la communauté, la vraie essence humaine ; et la nature humaine, bien davantage encore : un art, un tremplin vers l’ailleurs. Car la nature, c’est tout un art.

Chaque bon jour, dans le jardin, les trente-six Amis communs sont tous à l’œuvre, à l’atelier laboratoire, l’œuvroir. Nous sommes laurés d’or.

Nous édifions nos épopées : des encyclopédies de bricoleurs, de recycleurs, organisons toutes les perles décelées, chacun en fait sa métaperle.

Nous édifions nos épopées : nous faisons des paroles qui font, légendons notre histoire à partir de son fond, en révélons le mythe interne qui la meut de son tréfonds.

Comme bricole la nature, nous sommes tous des bricoleurs, nous emparons de ce qui passe, ce qui pourra toujours servir.

Comme recycle la nature, nous sommes tous des recycleurs, ressuscitons ce qui trépasse, faisons du neuf avec du vieux.

Nous maintenons autour de nous, en nous, un bric à brac d’objets, d’images et d’idées, qui parfois s’agglutinent, et tout est recyclé.

Dans le jardin, nous vivons, le cultivons et l’élevons – horticoles ! nous sommes horticoles. Dans la vie, le vivant, nous vivons, les cultivons, les élevons – vivicoles ! nous sommes vivicoles.

Et vertement, inversement : le jardin vit dans l’animal hominidé, et la vie vit, le vivant vit dans l’animal hominidé, ils le cultivent, l’élèvent vers l’humain – hominicoles ! ils sont hominicoles ; et puis vers l’outrevie – sont ultravivicoles !

Stanisław ne peut pas grandir seul, mais ensemble, nous voulons nous nourrir d’aliments pour grandir, ensemble, nous nous lions, formons une coalition, ensemble grandissons, nous sommes tous adolescents, grandissants, avec pour fin de découvrir, enfin, le participe bien passé de grandissant : grandi.

Mais nous savons : que jusqu’à notre fin – et notre fin est de grandir – nous serons des grandis grandissants, combattrons tout ce qui en nous et hors de nous veut abolir – diminuer ou supprimer – notre grandir.

La différence étant : le grandissant adolescent se voit dehors, se montre, et il est monstrueux. Le grandissant de l’adulte grandi se voit dedans, le grandi semble ferme au-dehors et pourtant, au dedans, ça grandit grandement !

La misère abolie, la souffrance n’est pas abolie, qui est loi de la vie – qui grandit. Car l’énantiodromie règne sur tout, sur l’énantiodromique tout. Et après la jouissance, la souffrance d’œuvrer, les amis se souviennent du mal.

Grâce au malheur, son souvenir ! nous nous battons pour le bonheur, nous protégeons les uns les autres, et construisons notre foyer, réinventons le nouveau feu.

Tout est fait pour donner aux Amis en dehors de l’œuvrer à chacun son ennui, sa pénombre et son ombre, sa pénurie, qui lui fassent sentir le rappel de son soleil enseveli.

Tout est fait – tous les Amis ont consenti – pour garantir le souvenir de la misère, fragilité, précarité de chaque vie.

Maintenir le qui-vive qui pousse la vie à toujours plus de vie, qui la pousse à se faire une vie vivifère, une vie qui fait vie, fait la vie, fait d’autres vies, fait l’outrevie.

Maintenir le qui-vive qui avive la Commune, sa solidarité et sa solidité, qui soude l’assemblée, et l’assemblée des assemblées, communauté des communautés,

toutes soudées par un commun œuvrer divers, mais aussi par cette ombre assumée du loisir qui rappelle le mal sans lequel croulerait dans le vide confort – puis la mort – la vie.

Tout cela, bien et mal, vie et mort, toi et moi, flottant lents, lentement, dans l’abîme infini bien et mal, ni bien ni mal, vie et mort, ni vie ni mort, et toi et moi, ni toi ni moi, 

dans l’indicible originaire, originaire tout le temps et hors du temps, originaire de tout temps et tout hors temps : le Point, sans fond, qui nous fonde et tout fonde.

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AUX SIMPLES D’ESPRIT

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