«STANISŁAW PRZYBYSZEWSKI» (3/4)

par Brice Bonfanti. Lire tous les épisodes.

Ce feuilleton est extrait des CHANTS D’UTOPIE dont le deuxième cycle paraîtra en mars 2019 aux éditions Sens & Tonka

.

.

au tréfonds de l’abîme, une lueur de vie

POLOGNE

.

.

VII

Stanisław engloutit un léger déjeuner, que l’estomac ne fût ni plein, ni vide – trop sensible à la dose massive à venir des potions de suicide. Pour réduire le risque étourdi de vomir, il avait englouti un antinauséeux peu avant le léger déjeuner, l’heure avant d’engloutir les potions de suicide. Il avait averti ses amis qu’il était en voyage, pour n’être pas importuné, pour n’être pas réanimé. Il savait qu’engloutir des potions domestiques, industrielles, agricoles, cause trop de souffrance avant mort, de séquelle après mort – manquée. À éviter. Pas de corde, de rasoir, de revolver, d’oxyde de carbone – car souvent, la mort sera manquée. À éviter. Il avait effacé toute trace de boîte et de mode d’emploi des potions de suicide. Il avait effacé toute trace de complicité, responsabilité, de médecins et de prochains. Il avait englouti de l’alcool, pour accroître l’effet des potions de suicide ; de l’eau gazeuse, pour en hâter l’intégration par l’estomac.

Cette fois, Stanisław éviterait l’erreur passée : aléatoires, interminables, douloureux, la mort manquée : anhydride arsénieux, belladone, digitale, ricin, strychnine. Éviterait l’erreur passée : 60 comprimés d’aspirine, ne causant qu’hémorragie à l’estomac, nul endormissement, des séquelles sévères au rein et au foie.

Stanisław hésita : parmi les barbituriques : 6 grammes d’amobarbital et de secobarbital, ou 8 grammes de secobarbital, ou 10 grammes de pentobarbital, ou 3 grammes de secobarbital avec 1 gramme de bralobarbital ; parmi les tranquillisants : 20 grammes de meprobamate ; parmi les antidépresseurs : 5 grammes de nortriptyline, ou 5 grammes de clomipramine, ou 5 grammes d’amitriptyline, ou 5 grammes de trimipramine, ou 5 grammes d’imipramine ; ou mis au lit, du cyanure de potassium (obtenu calcinant du prussiate jaune de potasse) dans ma tasse de thé, et sitôt le tout bu, sitôt sur l’oreiller la tête chue.

Stanisław hésita, pour allier aux potions de suicide un produit apaisant la violence, faisant perdre conscience : 4 grammes de dextropropoxyphène, ou 0,5 grammes de nitrazépam, ou 0,75 grammes de chlordiazépoxide, ou 150 milligrammes de lorazépam, ou 600 milligrammes de clorazépate dipotassique, ou 0,5 grammes de diazépam, ou 4 grammes de chlorpromazine, ou 3 grammes de thioridazine.

L’inadvertance ! je viens d’écrire des méthodes de mort à prescrire, des méthodes de mort à proscrire. Je ne veux nul ennui avec nul tribunal d’injustice, je voudrais terminer tous les Chants, avant suicide, évidemment – à moins qu’une prison soit pour cela le lieu adéquat ? non le mieux reste encore : un monastère, une Commune – et à la place du suicide l’outrevie.

Dagny frappe à la porte, ayant les clefs, ouvre la porte, entre chez lui qui entre en elle, qui oublie le suicide, pour cette fois.

.

.

VIII

C’était d’enfer. Au cul six bites, au cul six bites, lourdes bourrines, en bouche six, lourdes bourrines, dans l’oreille aussi six, dans l’autre oreille six aussi, dans la narine six aussi, et dans l’autre narine aussi six : de Dagny, les yeux pleuvent, de sperme, deux fleuves.

Les six trous, surbouchés, s’élargissaient jusqu’à passer, chacun, ses confins, jusqu’à ne faire qu’un : anéantie, Dagny, n’était plus qu’un trou noir, ne demeurait que son regard.

Le regard du trou noir regardait : les objectifs des caméras, les objectifs des chambres noires, le regard suppliant, seul conscient du supplice occulté à Dagny, elle-même coupée d’elle-même, le regard suppliait le monde entier qui regardait :

Je te supplie, qui que tu sois, parmi les mâles par milliards hominidés, plutôt qu’au cul six bites, en bouche six, dans chaque oreille six aussi, et dans chaque narine aussi six, qui que tu sois, viens tendrement m’invaginer, avec moi méditer, m’aider à pondre un œuf du monde, un monde neuf : un œuf du monde neuf.

Le regard suppliait. Dagny, elle, riait. Et son rire rendait tous les hommes déments – jusqu’à ce qu’un énième amant, intolérant son rire, envoyât une balle au milieu de son front. Paf ! 

Dans l’ombre de l’assassinat, de Władysław, le fécal Stanisław. Stanisław, Władysław, ombre et ombre double d’ombre, comme elle, vous n’avez su voir d’elle : qu’une terre sans ciel.

Stanisław descendit : de la mélancolie anxieuse à la mélancolie stuporeuse.

L’abîme noir, noir plus noir que le noir, est infini. L’abîme noir est infini.

Il y flotte des plumes, blanches, minuscules :

ce sont nos vies, nos temps, nos fruits.

Les plumes flottent dans le noir, comme flottent les bulles.

Et elles flottent lentement, lentes infiniment, au regard de l’abîme.

Il leur semble, à elles, aller vite.

Au regard de l’abîme elles sont comme fixes, et nulles.

Puis disparaissent, comme une bulle de savon qui disparaît.

Elles sont si légères, elles sont ballottées, un souffle peut les disperser.

L’abîme semble hostile : en vérité il est indifférent, paisible.

Là en bas, au plus bas de la détresse tournée en liesse, Stanisław reparcourt le passage ancestral de la substance inanimée à l’animée. Rejoue l’abiogenèse. Disparaît, reparaît, comme fondu aux remous noirs de la substance primitive.

Voit et vit : la première lueur de l’esprit, liberté vive – sa sécession du mécanisme indéfini. Voit et vit : une lueur libre de vie et vulnérable se frayant comme une voie dans le néant jamais sécable jusqu’ici.

Au tréfonds de l’abîme, une lueur de vie, d’elle-même, introduit la nouvelle tension entre deux, la petiote dressée contre la fade inertie neutre, la petiote exposée à l’incessante négation de sa révolte qui dit Oui dans le non mort, automatique – étranger au Non vif.

Au tréfonds de l’abîme, une lueur de vie, d’elle-même, s’est reléguée, religieuse et sacrée, séparée, dans une crise pharmacienne à tout jamais renouvelée, où même au cœur de la totale abolition permane un acte de naissance, de tendance en latence de vie, qui nie ce qui la nie, nie qui la nie et nie qui nie, et qui, d’une étincelle, éblouit le néant, le niant.

.

.

IX

Dagny est morte, elle est ressuscitée. Vous comprenez ? Vous ne comprenez pas, horizontaux et terre-à-terre, terre-sans-ciel, abstraits.

Dagny est morte, elle est ressuscitée. Vous comprenez ? Vous ne comprenez pas, verticaux ciel-à-ciel, ciel-sans-terre, abstraits.

Dagny Dagny, Dagny est morte, elle est ressuscitée. Vous comprenez, horizontaux et verticaux, crucifiés c’est-à-dire faits croix, esprits concrets.

Ma Dagny mon amour de la vie, qui amplifie par la douceur et le délice et la douleur : ma vie.

Ma Dagny la douceur m’affermit, et le délice m’extasie, la douleur m’extasie.

Ma Dagny je ressens ton début et ton centre, quand tu as traversé les deux portes du ventre.

Ma Dagny quand enfant je cherchais, dans le jardin, les œufs de Pâques, de renaissance, toi avant même ta naissance tu étais dans le jardin, ce jardin du village des mûres, où la mûre est poème naissant dans les ronces.

Tu souris et je t’aime, tu pètes, je t’aime, tu urines, tu te brosses les dents et je t’aime, tu charcutes mon ventre et je t’aime, tu me gonfles la verge en colonne Vendôme, tu me l’arraches, pour la Commune, et je t’approuve, et tu enfonces la colonne dans la terre jusqu’au centre, je t’aime, introduis dans mon corps intégral de la glace totale et je t’aime, un feu noir qui me tue et râlant d’agonie, je t’aime, tu es stupide et d’une claire intelligence sans égale, ton cerveau est de blatte, tout ton être est doté du fidèle intellect de l’amour, nos cerveaux et nos cœurs intriqués à jamais, et tu tripotes dans les basses trahisons privées d’essence, ton cœur central, insoumis au système hormonal, haute fidélité du son sans mur de la lumière, je t’aime, et ton visage est de déesse et tout autant de punching-ball, je t’aime, je crèverai tous tes amants, tes néants de passage, sans effleurer un seul cheveu de ta forêt amazonienne capillaire, l’un après l’autre, et les clefs du jardin – le nôtre – dans leurs joues, leurs yeux exorbités, et rompus leurs genoux, à coups de bottes de combat aux lacets rouges, et leur langue extirpée par ma main droite et jetée à l’égout, je serai habillé tout de blanc, les rues peuplées par la tempête, par la grêle archaïque, et j’irai en chantant en prison pour ton nom, sodomisé comme un chiffon dans toute douche je crierai en extase ton nom, je t’aime, je me coupe les veines, tout mon sang imbibé d’héroïne s’écoule, je décroche mes yeux des orbites pour les rendre à ton ciel noir comme de l’or, je t’aime, j’adore tout ce que tu crées, chaque livre est chaque fois mon préféré, ton génie vient, c’est bien, et tu devrais être enflammée par notre amour et en mourir, au moins, une seconde, tu n’es pas enflammée par l’amour et n’en meurs pas une seconde, je t’aime, telle que tu es, je te hais telle que tu es, je détruirai le monde, pour toi, et le reconstruirai pour toi, tu ne mérites pas, je ne mérite pas mon amour, qui te dépasse et me dépasse, tu le suscites comme un feu furieux qui monte, qui tombe, qui fracasse les crânes qui ricanent, je t’aime, ta tiédeur est divine, et ta neutralité, divine, je m’arme de couteaux pour un sanglant combat d’amour avec le ciel et mes organes qui palpitent dans mon corps que tu soumets à la question à chaque souffle que tu souffles.

Ma Dagny ce matin adorée, ce midi t’ai haïe, cette nuit qui excède la nuit, je t’aime à la folie.

Ma Dagny ce que c’est bien, quand on s’entend bien, on ne s’aime pas mal, on s’aime bien.

Ma Dagny mon pivot je connais ton essence, indifférent aux accidences.

Ma Dagny mon plus beau des mercis, moi je suis moi toi tu es toi moi je suis toi toi tu es moi, tout ça, et plus encore, plus encore que tout, bien plus, le bien en plus, nous venons toi et moi de l’Œuf du Monde, nous ferons toi et moi l’Œuf du Monde.

.

.

À suivre…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s