Maîtrise (2/4)

Par Phillip B. Williams. Traduction de l’anglais (USA) par P. Vinclair (les notes sont du traducteur). Lire ici le fragment précédent, qui s’achevait ainsi :

Moi, un miroir des Lumières mais tout sauf naturel,
je recrache autant de cendre noire que Pompéi. Cédant
à qui ? Pour quoi ? La nuit viendra de nouveau.

.

.

Ses épiphores stellaires, à la ponctuation brillante,
insultent l’obscurité et ponctionnent de nouveau la nuit
en la hantant au passé simple. Blasonnée
de mythes et de cartes de lumières, des cartographies
imaginaires ayant recours au feu et à la peur,
la nuit viendra de nouveau, couverture, couette pour les bêtes,
ou châle d’hiver du fugitif. Un cliché de corbeaux noie
ses nouveaux-nés dans la bouche d’un homme. Il élève

leurs petites nuits jusqu’à la maturité. Il parle
quand viennent les crépuscules. C’est la fin du monde.
Même un monde qui en a fini a besoin d’une mythologie.
Comme la neige, le souffle, la rouille ou les pieds,
la nuit viendra de nouveau et par-dessus une femme
sanglotant d’avoir trouvé la tombe de sa mère
pour la première fois — et succombant à l’élégie.
Ses cris saignent sur la terre avec une étrange insistance.

Au loin, au loin, un monde se noie de savoir cela :
Hurston [1] est cachée dans le Jardin du Repos Céleste.
Sœur d’Éden dans la poussière. Les robes blanches nichent
dans un magnolia. Leurs silhouettes immatérielles
regardent assises les saisons qui en passant font, des arbres,
des tombes. Douce et fraiche, on sent l’odeur soudaine
des années qui brûlent. Les élégies avancent vent-
arrière. Corps étendus pour la voile, l’utérus

gonflé des fantômes pousse les navires vers un présent
plein de drapeaux et de selles, religions et tambours brûlés.
Ne les autorise pas à passer, Seigneur. L’imagination
peut être si variée et ce qui marche à travers, ce qui se rue
depuis le passé, est juste un nouveau symptôme injuste
de drapétomanie [2] caressant les rideaux de cette fiction
comme un clair de lune. Ne le laisse pas passer, Seigneur. Une tache
malvenue, rien ne dit ce que fera la lumière. Quelque

ivrogne dans la rue gueule aux passants sa version
de ‘Juba Dis’ [3] mais personne ne comprend, les fils maudits
de son iris sont une autre rivière où se perdre. Ce qu’avait dit
le charlatan au jambon à l’os rabâchant des prédictions
lues dans ses paumes de mains, c’est que l’amour ne suffisait pas,
et ce que je pensais c’est que l’amour était juste une porte d’entrée
pour les morts. Une fois, j’ai eu un amant, pas une mauviette
mais tellement emprisonné en lui-même du fait qu’il craignait

de m’emprisonner dans son corps étendu. Il s’allongeait
à mes côtés et me parlait de tous les fantômes qui se ruaient
sur lui dans le noir : un oncle qui mort atrocement dont les yeux
avaient la couleur de deux profondes blessures ; une femme pâle le touchant
et le regardant ébahie ; une forme plus démoniaque, de la taille
de ce qui ne pouvait avoir de taille, l’étouffait pendant que,
de l’autre côté, son ex-copine dormait. Il me racontait cela
après avoir fourré dans ma bouche comme s’il construisait pour nous

un mythe expliquant ce qui avait eu et aurait inexorablement,
encore, lieu. « Je pourrais en faire une photo, pour toi »,
dit-il et, cherchant autour de lui son matériel, commença à le préparer
jusqu’à ce que je dise non. Il me parla de tous ses soi-disant démons :
le cousin mort-vivant, le sang qu’il gardait secret, le sperme
qu’il répandait. Trois ans après, dans un obscur texte,
il me le dit sans le dire, comme si mon propre sang
pouvait réagir à ses indices. « Je n’ai jamais joui en toi », ne dit-il

pas. Pas plus que je ne voulais qu’il — dise, ou jouisse.
Déjà en moi il était et n’était pas et était prêt
à remodeler son image cellule par cellule. L’alphabet
pouilleux du pardon pétrifia ma main branlante.
J’ai vu dans la lueur d’un écran de téléphone les boutons
de ma vie, exploser tous en même temps et, derrière la structure,
cacher la même vie, gonflée, gothique, avec des mouches.
Déjà j’étais infiltré, déjà une fable livide.

.

.

À suivre…

[1] Zora Neale Hurston (7 janvier 1891 – 28 janvier 1960) était une écrivaine d’origine afro-américaine qui participa au mouvement de la Renaissance de Harlem (source : Wikipédia).
[2] La drapétomanie était une prétendue maladie mentale, décrite par le médecin américain Samuel Cartwright en 1851, qui aurait été la raison expliquant que les esclaves Noirs américains fuient leur captivité (source : Wikipédia).
[3] Paroles d’une chanson relative à la Juba dance, pratiquée par certains Afro-américains (source : Wikipédia).

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