Une seconde, 7

Par A.c. Hello. Lire les autres épisodes ici.

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Je m’arrêtais près d’un type violâtre aux joues luisantes, quelques mèches grasses retombaient sur son front : — Excusez-moi, je suis bien boulevard des Batignolles ? — Ah non, vous n’y êtes pas du tout ! Un type apoplectique, dont la voix aigre et pincée me troublait – l’avais-je déjà croisé ? — Je ne comprends pas, il y a bien écrit boulevard des Batignolles ? Regardez, là, on dirait que c’est écrit boulevard des Batignolles ! — Où ça ? Sa voix faussement joyeuse avait la texture d’un organe rongé par le cancer, j’étais sûre que j’allais mourir si personne ne venait à mon secours, d’ailleurs où était le boulevard des Batignolles ? — Écoutez, je ne sais pas. Pour moi c’est par là, tout droit, vous prenez la direction du métro Place de Clichy et vous arrivez boulevard des Batignolles. — C’est bien ce que je dis, nous sommes sur le boulevard des Batignolles, alors ! — Écoutez, moi tout ce que je peux vous dire, c’est de suivre le gros boulevard, toujours tout droit, et vous arriverez boulevard des Batignolles. Soudain il se raidissait et se plantait droit comme une grue dans le ciel clair, le bras tendu dans les airs, tous les doigts de sa main droite serrés en pointe. Sans desserrer les lèvres, il émettait un sifflement, qui tournoyait comme un corbeau dans mes oreilles avant de couler le long de mes boyaux. J’étais irradiée de mes jambes jusqu’à mon crâne, ma bouche devenait un trou sans air. Puis il se mettait à bougonner contre l’achat des crânes à en faire craquer les rues, je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu. — TOUT CRÈVERA, ajoutait-il, TOUT CRÈVERA ! Je me décidais à l’interrompre : — Je n’ai pas d’argent. Je, je suis partie dans l’urgence et j’ai oublié mon porte-monnaie… Vous n’auriez pas un ticket de métro ? — C’est ça, prenez-moi pour un con ! Écoutez, c’est par là, marchez tout droit, bon courage ! Je faisais oui de la tête sans parler.

Je me demandais jusqu’à quel point je devais suivre le mouvement de mes jambes, dont j’espérais une chute rapide, et dont la composition était identique à celle d’un brouillard. Cette nappe de jambes était gagnée lentement par une atroce couleur verte, dont je comprenais quelques instants plus tard que c’était la couleur de mon pantalon. Un énorme slogan publicitaire me barrait la route : « Cliquez, glissez. Et voilà. » Je commençais à être très contrariée, j’avais perdu de la hauteur, c’était évident, je tenais à être libre, il était certain que j’allais perdre, je devais agir avec la plus grande prudence, j’attendais de givrer. Mes jambes glissaient confusément au milieu de la foule, je croisais la rue Puteau, la rue Lécluse, j’arrivais Place de Clichy, puis je croisais encore la rue Forest, la rue Joseph de Maistre, et j’arrivais à nouveau Place de Clichy. Quelque chose clochait. L’atmosphère était pipée. Les dés, tendus. Je m’apprêtais à demander mon chemin, quand soudain une voix aigre, dont je reconnaissais le timbre de cauchemar, me tranchait les boyaux. Cette fois, l’homme me tirait violemment par le bras. De sa bouche, sortait un bruit de scie sauteuse. Il braillait : — Qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi vous vous arrêtez ? C’est tout droit ! Tout droit ! Le sang au visage, j’avançais. Je croisais la rue Tourlaque, puis, à nouveau, j’atterrissais Place de Clichy. Terrorisée, je m’agrippais à une silhouette rectiligne et anormalement immobile, je lui criais : — Aidez-moi ! Immédiatement, dans mon dos, j’entendais la course du type violâtre, sa toux abominable et le bruit de ses jambes pressées. J’accélérais le pas. Quelques jours plus tard, j’arrivais enfin à l’hôpital Robert Debré. Je me retrouvais toute seule en pleine rue, recouverte d’un soleil rouillé, la gorge serrée, une goutte de sueur sur le front, mes jambes glissaient seules encore sur un mètre puis j’appuyais mon front contre la vitrine d’une pizzeria. Quelque chose me sautait aux yeux, quoi que je voyais pourtant peu clair, je n’avais d’ailleurs jamais rien vu, tout au plus quelques silhouettes aux contours flous, penchées sur des choses qu’elles tenaient fermement entre leurs mains, certaines étaient très petites puis se mettaient soudainement à grandir, atteignant au moins deux mètres, parfois aussi leurs formes indécises en pénétraient d’autres puis se retiraient brutalement, je ne savais pas exactement quand tout cela avait commencé, ni où, mais il devenait soudainement évident, quoi que toutefois peu clair, que les coïncidences s’accumulaient. Je me concentrais, je sentais poindre un début d’explication terrible, dans laquelle j’allais sûrement m’écraser comme au fond d’un précipice, il devenait évident que, depuis tout ce temps, je n’étais rien et que j’étais partout, retenue immobile sous une figure percée de trous, mâchée et remâchée par une mémoire infatigable, logée dans un abîme étroit de sang noir, enfoncée jusqu’aux bras au fond de ta cervelle dérangée. Il me fallait reprendre les éléments un par un, inlassablement, depuis le début : quand avais-je cessé de recevoir des nouvelles, et de qui ? Un jour j’avais posé mon visage à côté de moi, afin que tout ce qui était au-dedans soit projeté à la surface et que chaque chose étouffée par la totalisation se disperse, après quoi je ne m’étais plus jamais arrêtée, le présent était tombé dans le vague, je n’avais plus cessé de circuler précisément là où je ne respirais pas, je me logeais dans les angles morts, je grandissais en sens inverse de la surface, suspendue sur moi-même, parfois je ressortais par tes yeux et j’apercevais un homme courbé, pleurant dans une mansarde, un homme rempli d’eau avec un insecte dans la tête.

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À suivre…

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