Maîtrise (1/4)

Par Phillip B. Williams. Traduction de l’anglais (USA) par P. Vinclair (les notes sont du traducteur).

*

*

Les maîtres sont pourtant bien morts. Je voulais être humain,
donc j’ai essayé de réécrire The Waste Land. La portée du canon
jette une lumière ruineuse. Les crayons des maîtres transpercent
cette page que ma main, suspendue, contemple. Babylone
ressuscitée, exorcisme à rebours, dont la nature serait renversée ?
Si je me souviens de mon propre nom, alors je peux tracer
mon je-min au milieu de cette assemblée d’ombres
qui traverse le pont de mon semi-arc dorsal.

J’ai dormi dans la Maison V du Modernisme,
sous des étoiles n’offrant pas de lumière — poussière
pleine de peur, ma propre peau morte recouvrant de sa croûte
les coins de la pièce, et mon esprit écartelé
entre l’image et le hasard. Je me suis réveillé,
l’empire avait grandi en moi, j’avais été élevé
de ses lettres mortes à la lettre, ciselé
par ma propre invisibilité, cette guerre entre la fumée

et le reflet, entre soi contre soi complotant
dans le plus long couloir de ma peur de rester là.
Beaucoup de portes griffées, ouvertes, leurs boutons
d’albâtre tournés, spectralement, pendant que des voix,
aussi convaincantes qu’une mère, en glissaient. Jetant un œil dans une pièce
j’ai trouvé une fenêtre au sourire brisé, le vent
sifflant façon Confédéré à travers les dents de verre et
dis-moi comme je riais à gorge déployée criant cet air en retour :

“Ouste ! Ouste ! Je voudrais voir les maîtres morts.” Pour me libérer
j’essayais de réécrire The Waste Land mais plus black,
c’est Margaret Garner [1] qui y parlerait à Margaret Walker [2]
sur une barge traversant le fleuve Mississippi. Je vois
les conséquences de cette connivence, lentement
dans la vase de la rivière les caressant dans le sens du retard.
Elles vont réussir à traverser. Elles vont prier.
Elles vont se noyer sous ce qu’elles savent,

en l’occurrence que les vivants en ont tant défait
et que la partie noire de la rivière doit sa couleur
au sang séché d’un bébé, avec sa plaie au cou, douloureuse
dans sa courbe en forme de sourire : encore un pont
mutilé dans l’histoire. Qui pourrait nommer le baume
qui passe entre deux femmes que la mort avait défaites,
l’une tellement sûre de l’identité de celle qu’elle avait défaite :
Garner la maîtresse. Garner l’esclave.

La rivière déploie sa langue divine
dans la voix du Nègre Jim [3]. Lui parle des diverses rivières
comme étant la rivière, son âme s’approfondissant en un fleuve
creusant le pays comme une gorge de nourrisson.
On peut frayer beaucoup de chemins vers la liberté, avec la lame souple
d’un hymne, ou un couteau de boucher. Maintenant encore le sang
qui coule dans la rivière me coule entre les doigts,
noir tel un coq appelant la garde de l’aube pour cacher jusqu’à mam’.

L’aube ne sait pas qu’elle ne peut me noyer.
Le lever de soleil dore toutes les eaux du même spectacle barbant
et je suis fait d’eau après tout. Éclaboussée de soleil,
ma peau charbon sifflant est une cité conquise, première flamme.
Appelle-moi Chicago, appelle-moi Lac Michigan.
Moi, un miroir des Lumières mais tout sauf naturel,
je recrache autant de cendre noire que Pompéi. Cédant
à qui ? Pour quoi ? La nuit viendra de nouveau.

*

*

[1] Margaret Garner, était une esclave afro-américaine dans les États-Unis d’avant la guerre de Sécession, connue pour avoir préféré tuer sa propre fille que de la laisser redevenir esclave.
[2] Margaret Walker (1915-1998) était une poétesse ; elle faisait partie du mouvement littéraire afro-américain de Chicago.
[3] Personnage de Tom Sawyer.

À suivre…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s