Une seconde, 6

Par A.c. Hello. Lire les autres épisodes ici.

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ON m’avait suivie. Il sursautait avec persistance à ma gauche. — J’ai tout prévu, tout prévu, marmonnait-il. Je m’allumais fébrilement une cigarette. — Auriez-vous une cigarette, s’il vous plaît ? me demandait-il. Je sortais une cigarette de mon sac, sans bien comprendre pourquoi je lui obéissais, si ce n’est à cause du profond malaise que me causaient ses petits yeux froids et dévorateurs. — Dieu que je suis fatigué… Fatigué… Le boulot… disait-il, allumant sa cigarette. — Et vous, que faites-vous ? Je lui parlais brièvement de mort lente, de salut carnivore, de Moi haï, d’enfer, de centre différé, de bières vides, du milieu des choses, de négligences, de lueurs et de caniveaux, de ne plus aimer, du requiem de Mozart, de l’animal comme noyau, un amas de mots improductifs et insignifiants dont j’espérais qu’ils le feraient fuir, mais il me répondait : — Vous savez, la poésie, ce n’est absolument pas mon domaine d’expertise, mais je vois cependant une solution dans votre cas : réduire le temps de production ! Ne produire plus que de très courtes phrases ! Pas plus de cinq phrases par page ! Et ces phrases mélangeront tout et son contraire en cinq ou six mots aléatoires ! Une phrase vous coûtera une minute de temps de production ! Ça vous laissera tout le reste de la journée pour vous consacrer à la communication de votre marque ! Il fallait que je me rende à l’évidence : ce connard troublait ma lente torsion des choses. Je lui répondais sèchement : — Je ne comprends rien à ce que vous dites, Monsieur. Je n’ai pas le temps, je dois me lever tôt demain, laissez-moi tranquille avec votre bourdoisserie… bourpoirrie… bourgeoisie pourrie. Il s’éloignait en bougonnant un truc comme « Cramons-les tous ! » Mais déjà, un petit chien aveugle accaparait toute mon attention. J’observais longuement ses oreilles minces, ses yeux bleu pâle, puis je respirais profondément l’air froid et me dirigeais vers l’Est. Je longeais des bâtiments marrons et gluants, j’avais du mal à avancer, des touffes de végétation appauvrie saignaient au milieu de la route. Je tournais à droite et pendant un long moment, j’essayais de repérer l’instant quasi indétectable où mes deux pieds étaient simultanément en contact avec le sol. Mon talon droit attaquait le sol, ma hanche et son genou pivotaient légèrement, mon pied droit s’enfonçait dans le sol tandis que mon talon gauche se décollait du sol, mon genou gauche augmentait sa flexion, puis il amorçait une extension pour allonger le pas, mon talon droit revenait en arrière, entrait en plein contact avec le sol, l’appui passait sur l’avant-pied, mes orteils se décollaient du sol, et à cet instant précis, un abominable chuintement retentissait dans tous mes membres, il me semblait que je glissais, quelque-chose ne fonctionnait plus, toutes ces conneries me faisaient froid dans le dos, j’étais finie, je m’en allais comme j’étais venue : glissante. Au bout d’une vingtaine de minutes, ruisselante de terreur, je comprenais que la rue Pouchet était interminable. J’achetais une bière dans un Casino pour me calmer. De nombreuses fois, j’avais parcouru sans me méfier des centaines de kilomètres à cause de ma myopie. J’en gardais une rancœur tenace. Je demandais mon chemin à un type vacillant, qui faisait fuir les oiseaux : — Excusez-moi, je sors de l’hôpital des Batignolles et je voudrais… Il me répondait d’une petite voix grêle : — Il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles. Puis il se tournait nerveusement vers la colonie de pigeons qui pillaient l’ombre dans son dos. — Mais… C’est juste là, derrière, sous le périphérique… — Il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles. — Pourtant… Je sors bien de l’hôpital des Batignolles… — Il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles. — D’accord… Est-ce que vous pouvez, du coup, m’indiquer la direction du boulevard des Batignolles ? Des bruits légers parvenaient du sol. En proie à une intense agitation, il se balançait sur une jambe puis l’autre et m’indiquait : — C’est de ce côté, tout droit, mais il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles. — Oui, d’accord. — Non. Vous croyez toujours qu’il y a un hôpital aux Batignolles. Et il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles. — D’accord, il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles. Écoutez, tout ce que je veux, c’est trouver le boulevard des Batignolles. Une palpitation spasmodique d’iris rougeâtres et d’ailes pointues encerclait progressivement ses jambes. Les traits décomposés, il me demandait : — Attendez, je ne comprends pas, vous cherchez l’hôpital ou le boulevard des Batignolles ? — Le boulevard des Batignolles. — Parce que si vous cherchez un hôpital, je connais un centre médico-psychologique, rue Lebouteux, ce n’est pas très loin… Il donnait soudain un grand coup de pied dans le défilé de corps trapus qui s’accélérait à nos pieds. — Non merci, j’en sors. — Comment ça vous en sortez ? — Oui, je sors de l’hôpital. — Vous voyez, vous recommencez, vous me parlez encore de l’hôpital des Batignolles ! Ce n’était pas un hôpital ! Il n’y a pas d’hôpital aux Batignolles ! — Mais moi, je vous dis que je sors de l’hôpital des Batignolles, boulevard Bois le Prêtre, et c’était, c’était, oui c’était un hôpital, vous voulez que je vous raconte comment c’était, hein, vous voulez ? — Non, ça ne m’intéresse pas, permettez-moi d’insister, il y a un centre médico-psychologique, rue Lebouteux. — Espèce de connard ! Les yeux fiévreux, il me fixait plusieurs minutes sans ciller, réalisant lentement que je faisais partie de la colonie de pigeons. — Si vous voulez, mais il n’y a aucun hôpital aux Batignolles. — Mais putain de merde de connard, je sors d’un hôpital, tiens, y’a juste pas cinq minutes j’en sortais ! — Vous voyez. Vous continuez à croire qu’il y a un hôpital aux Batignolles alors qu’il n’y en a aucun. — Mais ta gueule putain ta gueule ! Je donnais un grand coup de poing dans la vitrine d’un magasin de harpes. — Est-ce que vous êtes au courant, oui, est-ce que vous êtes au courant, tenez, attendez… Il s’éloignait de quelques mètres et ramassait près de la route une grosse pierre. — Est-ce que vous saviez… Puis il la lançait de toutes ses forces sur un pigeon. L’aile cassée, il sursautait entre nos jambes. — Que… Il ramassait la pierre et l’abattait cette fois sur le crâne du pigeon. — Les rassemblements d’oiseaux… Il donnait encore un grand coup sur la tête du pigeon. — Sont interdits depuis 2005 par un arrêté ministériel ?… Hein ? Vous le saviez ça ? Non, évidemment !… Des mouches s’agglutinaient déjà sur la tête broyée du pigeon. Répugné, le type me jetait un dernier coup d’œil avant de s’éloigner. Au bout d’un nombre invraisemblable d’heures, j’arrivais Boulevard des Batignolles. Je ne comprenais pas cette effervescence soudaine sur les terrasses des bistrots. Des journalistes se donnaient des petites tapes en se caressant la nuque, quoiqu’il y avait eu une naissance, un bébé tout à fait joufflu, après quoi des politiciens avaient crié dans un couloir d’hôpital, enfin peut-être était-ce dans mon imagination, mais c’est possible, j’avais vu quelque-chose de vert et désastreux se projeter sur les murs depuis la bouche de cet enfant.

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À suivre…

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