La Poésie française de Singapour, 7

Par Claire Tching. Lire les épisodes précédents ici.

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Aimé Nguyen était un commerçant franco-vietnamien, dont l’œuvre connue se réduit à un seul poème, accompagné d’une lettre retrouvée dans les archives d’Henri Michaux :

Un exorcisme

Les soldats combattaient sans nécessairement,
Semblait-il dire, d’ailleurs il ne le disait pas —
Mais vos berceuses ! — Chiens ! Chiens !
— Serviteurs engagés, haut-parleurs ! Ô Charons ! Estafettes ! Ô soviétologie !
Les bagues remuaient sur ses gros doigts quand il parlait des faisceaux lumineux de couleurs démultipliées
Pendant la guerre à simplification : vous chantâtes
Aigre de chaudes larmes
Versées sur des enveloppes — hop, timbres collés, et envoyées aux mères dont les bébés requins criaient soufflés, froissant le mur du son, votre dernier recueil de requiems dédicacé
En attendant la fructification, mes frères, vous n’êtes pas mes frères ;
Je me soucie de vous comme d’un collier de crocs autour du cou, et votre chant d’amour m’est un poison contre lequel je fais des pompes
Disait-il
Moi

Je joue de la guimbarde avec la bave —

Dans mon reflet brisé j’ai lancé cette brique.

*

Aimé Nguyen naquit et grandit à Saigon de mère française et de père vietnamien. Marcelle Langlois, fille d’un cadre expatrié chez Renault, avait épousé — contre la volonté de ses parents — Thrih Nguyen, un ancien professeur de français ayant fait ses études à l’université de Bordeaux. Lorsque celui-ci mourut, sur le front de la résistance anti-japonaise, Aimé avait quinze ans. Après une scolarité impeccable, marquée par une passion pour la littérature héritée de ses parents, il s’intégra sans difficulté à la communauté des expatriés et trouva un emploi chez Denis Frères, dans l’import-export de riz, dès 1946. C’était un employé aux talents reconnus, apprécié de ses chefs ; il gravit des échelons, au milieu de ces années de trouble : l’occupation japonaise à peine finie, la guerre d’Indochine avait commencé.

Cette guerre de décolonisation fut néanmoins pénible, pour lui. Il sentait qu’on l’acculait — lui dont la mère était française — à un choix impossible. Et lorsque la lutte pour l’indépendance intégra, avec l’intervention de la Chine, la grande lessiveuse de la guerre froide, le Vietnam lui apparut tout simplement invivable. Il avait toujours l’impression qu’on lui demandait de se justifier de tout, comme si le sort du monde dépendait de ses prises de positions. Aimé était Français mais Vietnamien, humaniste mais employé d’une entreprise capitaliste ; les grandes frontières idéologiques de l’époque le traversaient, là verticale, ici horizontale, et le coupaient en deux comme les lignes médianes d’un quadrilatère ; en se croisant sur son cœur elles lui semblaient tracer les lignes d’un viseur. Sa vie était quatre fois en danger. Lorsque Denis Frères racheta Ayam, l’entreprise qu’Alfred Clouët avait fondée soixante ans plus tôt en Malaisie, Aimé emmena sa vieille mère avec lui et partit travailler dans les bureaux de Singapour.

La guerre d’Indochine cessa, celle du Vietnam prit le relais. Devait-il rentrer au pays ? L’occupation américaine, les bombardements, le massacre, lui étaient insupportables. D’un autre côté, il était tout sauf communiste, il n’allait tout de même pas faire le Vietcong ! De toute façon, c’était trop tard : il avait fui, c’était un lâche, voilà tout. Impuissant, vingt années il assista depuis le sud du Golfe de Thaïlande à la guerre qui torturait son pays au nord. Impuissant, mais à l’aise : marié à une singapourienne d’origine chinoise dont la famille tenait une herboristerie, il avait diversifié ses activités et fait fortune.

En 1975, Aimé avait cinquante ans. Sa mère mourut. La longue lettre qu’il adresse à Henri Michaux est immédiatement consécutive à ce décès, et date du 30 avril 1975. C’est l’unique source que nous possédons sur sa vie, et c’est d’elle que j’ai tiré les informations rapportées plus haut. Voilà comment Aimé Nguyen s’y explique :

[…] Lorsque j’ai découvert Singapour il y a trente ans, je n’en connaissais rien que ce qu’en suggèrent les lignes que vous avez écrites dans Un Barbare en Asie :

Le théâtre malais actuel que j’ai pu voir à Singapour (un d’eux s’intitulait le Grand Opéra de Bornéo) n’est pas désagréable, mais il ne valais pas grand-chose. Des danseuses aux horribles robes courtes, oscillant d’une jambe sur l’autre sur place, engluées dans on ne sait quel “chewing-gum”, des airs lents, sentimentaux, boueux, caf-conc’, des thèmes de primaires ; maîtres et serviteurs, noble et prince, mère et fils, se sacrifier pour autrui, le grand dramatique tableau, la supplication, les agenouillements, les grands airs d’opéra, des coiffures guerrières ou plutôt nobles, sortes d’ureus égyptiens de quarante centimètres ; des ensembles idiots, le goûts des grandes cérémonies, des fauteuils élevés, des prosternements, et aussi de grosses farces en plein milieu, des coups de pied au derrière des personnages secondaires, des mauvaises plaisanteries, et quelque chose qui sent partout la peste sentimentale.

Lycéen, j’avais en effet lu votre livre à la bibliothèque de Saigon (en 41, si je ne me trompe). Cette description m’avait vivement impressionné, notamment, je crois, parce qu’il m’avait semblé impossible d’en tirer aucune idée précise de ce que pouvait être “le théâtre malais actuel”, alors même que j’en ressentais en même temps avec insistance, comme une gifle, la formidable justesse. Ce paragraphe m’apparut ainsi à la fois comme un grand mélange hasardeux de références obscures, et comme une parfaite révélation, portée par une clarté souveraine. Il me faut préciser, sans doute : je suis de mère française, mais n’ayant jamais vécu en Europe, je n’étais allé ni au caf-conc’, ni à l’opéra ; et j’ignorais tout du théâtre occidental à l’aune duquel vous moquiez si brillamment son contemporain malais. Je ne savais pas non plus ce qu’était un “thème de primaire”, ni ce que désignait l’expression “peste sentimentale”. Mais je voudrais attirer votre attention sur ceci, si je puis : la mention des coiffes en forme “d’utérus égyptiens de quarante centimètres” me sembla d’une puissance expressive absolument EX-TRA-OR-DI-NAI-RE— avant de comprendre mon erreur de lecture. Or, paradoxalement peut-être, j’en fus d’autant plus impressionné : ne sachant pas ce qu’était un ureus (quoique me doutant que cela avait peu à voir avec un “utérus”) je me dis : “Ce texte est magique. Quelle que soit la signification des mots, il fonctionne !”

Et c’est ainsi que vous lisant je découvris la poésie.

Mon cher maître, je sais maintenant que la signification conventionnelle des mots n’est pas chose importante, du moment que leurs rapports sont sous-tendus par une énergie souterraine, irriguant les nappes phréatiques du texte — cette puissance obscure, mystérieuse, dont on voit le reflet miroiter à la surface de vos proses. C’est, je le sais, le plus précieux des secrets, dont la plupart des hommes meurt sans en avoir une seconde entraperçu l’existence. Je vous le dois et après Un Barbare en Asie j’ai lu avec ivresse et dévotion chacun de vos ouvrages publiés (la maison internationale de la poésie de Bruxelles, dont je suis un adhérent, me les faisait parvenir). Cher Henri Michaux, comprenez-moi bien. Le temps passe, chaque heure est précieuse. Les gens que nous aimons s’en vont avant que nous ayons pu dire ce qui compte. Mon heure tourne et la vôtre aussi. […]

J’ai essayé d’en savoir plus sur Aimé Nguyen, mais pour l’instant la maison internationale de la poésie de Bruxelles n’a pas répondu à mes sollicitations.

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À suivre…

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