Trois poèmes

par Leslie Harrison. Traduit de l’anglais (USA) par Guillaume Condello.

PANTOUM POUR UNE MARCHE DANS LES BOIS

La rime désigne toute répétition accompagnée de différence :
auditive, grammaticale, rhétorique…
Allen Grossman

Tout rime. Prenez une forêt peuplée d’arbres –
des milliers (tous différents, et pourtant confondus
en une foule), des rochers innombrables, une multitude d’abeilles
dans le chicot d’un arbre mort. Je marche, je passe devant eux

par milliers. Toutes les différences sont confondues :
si nombreuses, si semblables. Elles riment, et pourtant
tiennent ensemble, chicot planté dans le sens, le laissant
se répéter, sans fin. Les différences, si minimes,

sont semblables. Le rythme de la marche
suit les contours de la montée, et le cœur
répète – sans fin. Timide, son petit
bégaiement se fixe sur un rythme calme. Ce motif

suit la cadence de la montée. Le cœur
s’accorde avec le souffle. Les yeux refusent toute différence,
se fixent, en rythme avec le calme bégaiement
des pierres sous le pied. Et les kilomètres défilent,

s’accordent avec le corps pour refuser toutes les distances.
Je me souviens de la foule innombrable et désordonnée
des pierres sous le pied. Et les kilomètres défilent
comme des géants – autoréférentiels, dénués de sens.

Je me souviens de la foule désordonnée des bois,
De la lourde grâce de cet autre mystérieux,
Comme de géants, autoréférentiels, tout leur sens
Caché dans la différence. Nous traversons la vie

dans la foule, innombrables, un millier d’abeilles
se cachant, cachées. Dans nos vies,
rien ne rime. Et nous confondons les arbres
entre eux, avec du bois, avec des bancs.

Leslie Harrison, “Pantoum for a Walk in the Woods”, in POETRY, Juin 2002.

*

JE POURRAIS VENIR SUR TA TOMBE

Je pourrais venir sur ta tombe mais ta tombe est ce fracas
la mousse l’écume galets petites pierres le sable lissé
radouci chaque flux chaque reflux de la marée tu reposes dans l’océan
l’eau dans les vagues ta demeure la poupe l’arrière
le sillage d’un bateau ces lignes blanches enroulées du départ
je pourrais venir sur ta tombe mais ta tombe est un après-midi solitaire
et bleu d’îles qui passent les rivages verts de granit
je pourrais venir sur ta tombe mais ta tombe est ce feu
ô mère il fait froid ce soir et je n’ai pas le cœur
à cette brûlure à ce fin tamis de cendres qui est tout
ce qui revient tout ce qui reste après que j’aurais visité
ta demeure mais tes affaires sont perdues ont perdu
ton contact puisque tes yeux ont abandonné je t’ai apporté de la lumière
et je pourrais voir à nouveau cette clarté je pourrais venir
sur ta tombe mais je suis ta tombe ta pierre tombale
ô mère je suis ta stèle

Leslie Harrison, « I would drive to your grave », in The Book of Endings, 2017, University of Akron Press

*

LES QUATRE ÉLÉMENTS

I. Pasiphaé

Epouse : un mot et un serment. Invisible. Liée –
comme la chaleur l’est à la flamme. Aucun dieu n’a créé cela,
aucune vache, belle et superficielle. Un royaume
d’hommes, aveuglés. Et moi, qui brûle
d’être vue. Brûlant pour lui. J’ai choisi,
je n’ai pas discuté le prix. A la fin,
dans les cendres, après, tu me vois.

Je me suis assurée que ses putains ne crachent que
des montres. Et je suis l’un d’entre eux.

II. Dédale

Tombant, toute ma vie. Pas assez intelligent
pour ne pas m’interposer entre un roi, et sa femme.
Aucun guide pour vivre après cela.
J’ai démonté le sommeil, construit des ailes, je suis devenu
l’air, j’ai pris ce que j’aimais – je l’ai sauvé.
Mais pas pour le garder.

III. Son fils

J’étais un monstre. Je le savais. Chez moi
Dans la prison de pierre, innocent, stupéfait et labyrinthique,
J’étais, simplement. Mais ils vinrent –
beaux et effrayés. Je les regardai, les retins
dans mon regard, je le vis dans leurs yeux : l’autre.
Un monstre. Moi. Je dévorai ce qu’ils démontraient :
la beauté. Devins son absence. Je m’allongeais
dans la boue accueillante, offris
ma tête mal née. Reçus les coups. J’étais heureux.

IV. Icare

Ramasse ce coquillage. Porte-le à ton oreille.
Ce n’est pas la mer qui chante à l’intérieur,
Ce ne sont pas les vagues battant le rivage que tu entends. C’est moi –
baigné de cendres, de terre, et d’air ; aucun architecte,
aucune fourmi, ni aucun fil pour te guider – perdu. Tu te noies.

Je les ai tous portés, j’ai tenté de les libérer.
Je l’ai brûlée sous le soleil, me suis vêtu de nuages,
j’ai échappé à ces murs, j’ai été aimable avec eux,
mais je suis tombé
amoureux de moi-même.

Leslie Harrison, “The Four Elements”, in POETRY, Juin 2002

retour au sommaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s