« Une seconde », 1

(titre de travail). Par A. C. Hello

Je ne sais pas si ce fut à partir d’un jour précis, si ce fut sur plusieurs jours ou plusieurs mois, je crois que c’était en hiver mais rien n’est moins sûr, je me remettais lentement debout, j’appelais ma mère, c’était peut-être en été, les gens s’enfuyaient, se jetaient les uns sur les autres puis se noyaient en grand nombre, avant que j’ai pu comprendre les raisons de leur gros bouillonnement, un été démoli, donc, par une réalité terrible, ce n’était d’ailleurs pas l’été, c’était plutôt des traînées d’été qui promenaient furieusement leur odeur de verdure et de pourriture entre le ciel et les murs, je m’étais remise debout au milieu des coquelicots et des tilleuls, quoiqu’il s’agissait plus probablement d’une herbe jaune jonchée de saloperies, et j’étais persuadée que je me trompais encore, à me remettre ainsi debout sous ce qui était sûrement un ciel d’automne, c’était probablement en automne, ma tête roulait dans les petites feuilles pointues, le vent me violait sous le ciel bleu, je dégueulais de la viande, ça s’était sûrement produit dans cette rue pleine de boue où l’on m’avait jetée, cette rue que flanquaient des gros garçons livides dont je ne me souviens plus le nom, des gros garçons qui rêvaient de victoire et d’écrasement, souvent il n’y avait personne, bien souvent il n’y avait personne maintenant que je m’en souviens, et j’appelais aussi souvent ma mère, mais à cette époque, à toutes les époques d’ailleurs, il y a même plusieurs décennies, ma mère pensait que j’étais morte, elle survolait frénétiquement la ville, les jambes ramenées sous elle et l’estomac vide, morte et enfin heureuse parmi les choux blancs, donc, de toute évidence, ça s’était produit entre l’été et l’automne, sous un ciel clair et gai, écrasé de nuages rouges, depuis des mois je promenais ma soif sous ce ciel rouge à m’en défoncer le crâne, je m’endormais volontiers et je m’oubliais là, jusqu’à ce jour où je me remettais debout, c’était peut-être dans les années deux-mille, mais ça pourrait tout aussi bien être dans les années quatre-vingt-dix, c’était peut-être même hier, j’étais très calme, je regardais mes mains et fixant la défaite de ce nœud de paumes tendu, je me donnais contenance, de peur de regarder l’horizon immense. Je me trouvais dans une pièce blanche, probablement une chambre d’hôpital. Ou un salon. Je n’ai jamais su précisément qui me vit en dernier, à part quelques morts et un nid d’infirmières raides, agitées de tics et de frissons noirs, et tout ceci n’a, je pense, duré qu’une seconde, une seconde qui a duré plusieurs jours ou plusieurs mois, je crois que c’était en hiver, je me réveillais au pied de ton lit, tandis que tu te décomposais et te recomposais, suspendu entre le lit et le plafond, tout en étant rigoureusement immobile, collé à la surface plate des draps, tandis que, tenu en équilibre par un courant d’air, tu serrais les dents et te propulsais dans un angle de la pièce, tout en étant rigoureusement immobile, collé à la surface plate des draps, tandis que, battant des ailes au-dessus du vide, tu giflais l’air avant de te précipiter dans un trou, tout en étant rigoureusement immobile, collé à la surface sinistre des draps, je me remettais lentement debout, j’étais enfermée dans une pièce ronde et sonore, qui contenait environ cinq cent soixante-quinze millions de poitrines bourdonnantes, qui criaient vengeance à cause de l’anéantissement d’interminables familles, qui s’enfuyaient et s’entassaient dans des barques renversées par le silence. Alourdie sous le poids de cette énorme boule de poitrines, de joues, de sang et de mâchoires, je piétinais et creusais le sol.

Est-ce que ce fut sur plusieurs jours, ou plusieurs mois, ou même plusieurs années, ou est-ce que ça se produisit d’un coup sec, sur cette rive de la Seine, où je m’allongeais par terre, rétractant mes yeux mon nez et mes bras, afin de ne plus voir pour vivre, ou est-ce que ce fut quand je te faisais répéter à dix-sept reprises un mot que tu n’articulais pas, est-ce que je suis restée enfermée dans un mot que tu n’articulais pas, ou bien était-ce dans un sac, une boule ronde ou un os, suis-je restée là, un mot plaqué sur ma figure, qui faisait des bruits de rat, avant que mon visage ne s’écrase contre le mur, suis-je restée dans ce mur, c’était une nuit de février, ma mère tournoyait furieusement au-dessus des Halles de Paris, ses petits bras pleins d’espoir voletaient au fond du noir, ai-je fini comme un rat ou suis-je devenue un mot rasant les murs, que personne n’avait jamais prononcé, à quel moment ai-je commencé à ramper, je roulais dans les escaliers, suffocant sous le poids de cette énorme sphère, je n’arrêtais plus de trembler, c’était en hiver et de trembler dans l’hiver je me remettais en suffoquant, d’hiver en hiver tremblante sous le poids des hivers suffocants je n’arrêtais plus de plier dans les escaliers, plusieurs années durant je restais enfermée dans un hiver tremblant d’escaliers, comment ai-je pu rouler si longtemps dans ces escaliers, me relever et me remettre à rouler si longtemps dans ces escaliers, me relever et me remettre à rouler si longtemps dans cette époque pleine d’escaliers et d’enfants salis, est-ce que ce mot grattait sous ta peau, rongeait les meubles et les rideaux, s’était-il réfugié sous ton lit, est-ce que ce mot coupé ras t’a fui comme la peste.

À suivre…

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