Marcher jusqu’à Auschwitz

par Robert Kelly. Traduit de l’anglais (USA) par Sabine Huynh

Extrait de May Day: Poems 2003-2005, Parsifal Press, Toronto, 2007

.

Pour Carey Harrison

1.

N’ayant jamais eu de grand-père
jamais il ne put se rendre à la vieille maison
d’où l’on vient,
on ne vient de nulle part.
C’est ce que l’on voit
quand on regarde dehors un beau matin
et que l’on se dit : je vais aller là-bas.
(Je n’avais pas de grand-père,
je ne pouvais pas m’y rendre,
pas de tram pour cet endroit-là.)
J’irai là-bas en longeant les voies
ferroviaires ou forestières,
les terres fragmentées, les axes des parcelles.
Il disparut avant que je ne sache.
Plus tard, une compréhension lacunaire
transpira à peine dans le monde
au sujet du genre d’endroit que c’était
où le vieil homme avait été amené
et d’où à la fin on le déversa avec d’autres
qu’on laissa aller le long de routes cadastrées,
portant des numéros bleus provenant de
cette même série, séquence, galaxie morcelée
relâchée en plein cœur de l’hiver.

2.

C’est impossible. Les cartes mal tirées sont pêle-mêle,
des reines ensevelies sous des rois, nous n’y arriverons jamais,
la dame à la roue retient le ciel.
Je ne trouve pas le chemin. Pas de grand-père,
pas de maison. Il possédait des terrains à Babylone,
c’est tout ce que je sais. Un ingénieur civil,
avec des hectares à Bethpage, Wantagh,
Babylone. La propriété. On peut avoir des choses.
On peut cartographier des ombres sur la terre
et jouer aux dés pour posséder les ombres.
Là où le sang du taureau se vidait dans le sol,
là où les rites étaient observés, mal compris
par ceux qui les accomplissaient, les cris de ceux
que l’on massacrait. C’est ce que la propriété veut dire.
Ce que nous possédons nous saigne. Et tout
ce que mon père a jamais possédé c’était le bleuté
de l’ombre sur la lune, le visage de la lune,
Lévanah, je portais mon regard au-delà du mur de briques
et je demandais à la lune : es-tu mon grand-père,
son visage encore plus perdu que l’hiver ?

3.

Homme étrange, penser que tu peux marcher là
le long des voies : la photo le montre
des trains de marchandises qui passent en cahotant, flous
faiblement éclairés par la neige
passant lentement devant les yeux, en provenance
de Budapest en partance pour le nord à pied
seulement des montagnes en travers, les routes
partent dans tous les sens entre toi et
lui. Celui que tu n’as jamais eu
donc tu vas vers lui là-bas, ici, sur la surface
de la terre, pnei ha-aretz, à partir de laquelle
on mesure l’altitude.
Et la route se déroule au-dessus de la mine de charbon.

4.

Les rails menaient sous terre, dévalant
l’intérieur des collines les plus petites
et dans l’obscurité, il poursuivit
en pensant : c’est ce qu’on appelle un tunnel,
ça traverse, ça traverse
même les plus grandes montagnes. Souviens-toi
du Mont Blanc. Ou du tunnel lugubre à Saint-Dié sous les Vosges
où la fumée t’a asphyxié sur une dizaine de kilomètres
et pense au ciel. Plus
de ciel. Quand un homme traverse
à pied le lieu remémoré
il n’y a pas de ciel. Mais pourquoi les rails
continuent-ils à descendre ?

5.

_________________________________L’intention.
L’intention est un tunnel.
Quand vous traversez un lieu
vous traversez un tunnel.
Il vit une lumière bleue loin devant
et fonça, tout simplement,
doucement, j’adore le bleu, la couleur même de l’âme
et dans les vieux métros à chaque kilomètre
la lumière devenait bleue. Doucement :
depuis un moment ses pieds avaient saisi
la mesure des traverses, il les posait
doucement sur les lattes de bois, doucement
de bois en bois au milieu de la voie métallique,
alchimique, si sombre. Je suis un calendrier,
pensa-t-il, mes pages volètent sous terre,
je fabrique du temps avec mes pieds,
je mesure, la mesure sans lune d’un homme
ayant une intention, essayant de faire quelque chose
qui ait un sens, aussi aigu qu’un violon
s’échappant du violoncelle du quatuor de Mozart,________K.428
ne sors jamais, ne sors jamais.
Une lumière bleue qu’il suivait depuis qu’il avait vu.
La mesure des hommes sous terre,
les runes égarées qu’ils déchiffrent avec leurs doigts
courent le long des vieux murs de pierre,
qui sait qui creusa de telles descentes ?
Vois avec le bout des doigts, touche pour rendre réel,
touche si tu y crois, doute toujours,
la lumière s’éteint, se rallume, la condition
bleue que tu te proposes de suivre.

6.

La voici, c’est une femme,
une parmi tant d’autres
mais celle-ci est ici.

Je vois son visage
ses épaules nues
sont pressées contre ma joue

les femmes sont paratactiques
l’une, puis l’autre
en désordre sur une route sombre.

7.

Où l’amener
était son souci
(son affaire, sa faute,
son destin, sa responsabilité)
la destinée d’un homme
est la responsabilité
d’une femme,
qui est la nature du rêve,
la vieille histoire triste que l’on appelle Le Rêve de Lilith
ich bien die schöne Lau,
dit-elle, bleuâtre,

sirène de terre ferme,
dame tiède

où que je sois
quelque chose s’épanche

Elle aurait vraiment voulu
être assise au coin du feu
vêtue d’un peignoir en taffetas
en train de lire des contes populaires
tirés du Treasure Chest de Hebel mais
elle était là dans le froid slovaque
nue dans la lumière bleutée
menant un homme qui n’est plus tout jeune
en un lieu sombre qui n’est plus la terre
dans un monde qui n’est plus réel.

Est-ce la route pour Cracovie
traversant la frontière, y a-t-il une frontière
pour m’apprendre où je veux aller
(il voulait savoir), je cherche
mon grand-père
mort il y a soixante ans, sur cette route même,
l’avez-vous connu, pendant l’hiver
ils l’ont laissé aller de Birkenau
dans des vêtements de coton
aux rayures aussi bleues que toi
et sans nourriture, à Budapest
d’où je viens, vraiment ?,
c’était peut-être ce même hiver
celui où je t’ai rencontrée, l’hiver
est ce qui dure toujours n’est-ce pas, dis-moi.
Parle-moi. Mais la femme
(il ne pouvait voir que son épaule,
je pouvais le voir fixer
uniquement son épaule) ne put proférer
un seul mot. Je ne parle
aucune des langues des vivants,
pensa-t-elle (je pouvais la voir
penser) je parle l’étrusque,
le lydien, le vieux basque,
personne n’en saura jamais
plus que cette épaule
mienne ou ce que je connais
qui scintille dans une lueur bleue
sous la terre comme la nageoire
chatoyante d’un dauphin
comme un rabbin appelant Dieu
à l’aide, un homme-
étoile de mer étalé sur la clôture électrique,
laisse mon épaule te guider
à travers toutes les images de la douleur
jusqu’au lieu de naissance de la douleur.

Il pouvait l’entendre penser.
Mais aucun homme ne sait
ce que penser pense.
C’est une flèche, comme celle que
Sloterdijk dit que Heidegger décocha,
une parmi tant d’autres, une flèche
se dépêchant de retourner à l’arc
se précipitant vers un horizon
de plus en plus incertain.
Être, c’est être parti.

Le tintement du gravier contre le rail,
prithivi, entendit-il
là où tu es
la terre avant la terre
tu retrouves.

Mais ses pieds comprirent
comment marcher dans le noir.
L’obstacle devient la route.
La lumière bleue, disparue désormais,
s’éteignit quand elle se tut.
Le corps d’un homme sait
très bien où aller.

Aitatxi, ton grand-père,
il a finalement perçu quelque chose,
davantage un écho que sa voix,
davantage l’éraillement du gravier
sous ses pieds qu’un écho.

8.

Une fois le camp abandonné et les Nazis enfuis
les prisonniers furent forcés de marcher ici et là dans le froid glacial
et tant d’entre eux moururent en chemin, le camp
qui avait été le foyer de la mort devint le cœur
d’une étoile dont les bras mortels s’étendaient, Pologne,
Allemagne, Bohème, Slovaquie. Une fois (raconta Sima
Vaisman), seul un champ séparait les misérables errants
de la frontière mais personne ne le savait, les gardes
étaient toujours là, avec encore assez de munitions pour tuer
ceux qui tombaient à genoux ou qui ne faisaient que s’allonger.
Mais grand-père poursuivait sa marche. Budapest. Et maintenant
le petit-fils retraçait ses pas, pour inverser
le courant des meurtres, inverser la brutale et imbécile
caravane du temps, le cirque démentiel qui continuait à tourner
même après la mort du clown moustachu.
Cela ne finira jamais. D’où la marche. Il marche
face au vent, à la neige, contre l’hiver, contre la guerre,
contre les marchandises, la brutalité, qui sait
pourquoi il marche, la lumière bleue le maintient en vie,
la lumière bleue que lui-même ne peut voir.

9.

Puis un beau jour il y est. Ce doit être l’hiver maintenant
parce que c’était l’hiver à l’époque. Le sang est le temps.
Le souvenir est une sorte de sang. Le sang
est ce que les Saxons appellent le lait des épées.
La pluie a pour ainsi dire un lien avec cela. Il a de la fièvre.
Je suis une fièvre dans le calendrier, pense-t-il,
les nombres me gouvernent, je suis ensorcelé
par ce que je croise. Voici la neige.
Voici les fameuses clôtures.

Il voit les murs. Les briques
qui ont l’air plus anciennes que Lascaux.
Il ne connaîtra pas d’endroit plus profond,
où il émergea du trou dans la terre
de la dame bleue pour voir les étoiles
et il n’y avait pas d’étoiles. Les étoiles
sont incongrues, nous voyons avec nos corps
pas grâce à la lumière. Nos jambes comprennent.
Je suis un calendrier déchiré page après page
je suis un jour perdu sur la route
une route perdue dans la forêt. Béni sois-tu,
homme étrange. Chaque pas
est une arrivée. Rends le corps perspicace.
Fais que la peau n’oublie jamais.

10.

Ils disent que c’est comme réciter le chapelet
des os dans le noir
ou comme une chambre dont tu aurais entendu parler
sans y être jamais entré,
ils disent que c’est aussi comme de l’ambre,
comme du fromage, comme un air de Miles Davis
que tu avais entendu et détesté
mais que tu ne peux pas éteindre
tu ne peux pas appeler ça fredonner,
c’est comme la pluie.
Il était là pour la pluie
la neige, le froid, tous les désagréments
de l’authentique,
l’horloge sur la tour,
la radio cassée, le cheval mort
avenue Reid
il y a cent ans
quand mon grand-père mourut.
Cent ans. L’autre,
celui qui refusait de prendre un oiseau dans ses mains.

11.

Entre le premier portail et le deuxième.
Birkenau, prairie de bouleaux.
Le portail, comme le diable de Breughel
aux ailes grand ouvertes les accueillant en enfer.
Bouche ouverte. Ferme mon esprit,
livre-nous à la mémoire,
l’horizon ne cesse de s’éloigner.
Comment oses-tu citer Heidegger en ce lieu ?
Un autre homme des prairies
le soleil est mort
pris dans la haie
tué par le blaireau
harponné par la pie-grièche,
la terre orpheline
devenue criarde.
Les enfants intrépides.
Les hommes hésitants.
Les femmes froides.
Où est mon père, dit mon père.

12.

Le pire, c’étaient les églises qu’on croisait,
le Christ tentant de s’échapper de la croix,
ou, comme Jésus dans l’histoire de Moyshe Nadir
tentant de sortir par le vitrail
pour retrouver ses frères juifs, le minyan,
pour mourir avec eux, en leur compagnie.
C’est l’heure de prier. Il ne pria pas
en chemin. Le pire, c’étaient les églises,
les écoles, les brasseries, les hôtels coquets.
Le pire, c’étaient les maisons,
les voitures qui nous dépassaient et les voitures qui s’arrêtaient.
Retournez en arrière. Tout ce que je peux faire c’est essayer de changer
de direction. Briser le cycle. Abattre
les bouleaux. Non, ils ne sont déjà plus là.

13.

Ainsi tu es rentré de ton scandaleux pélerinage –
aller où que ce soit à pied c’est aller là-bas,
ai-je dit.
________Non, c’est faux, a-t-il dit, tu ne la
rencontres en chemin que si le chemin
que tu as pris te mène à l’un des pires endroits
et que tu marches en étant seulement à demi conscient pour voir
d’où la mort vient.
_____________________Folie, ai-je dit,
la mort vient de partout et de toute chose.
Détrompe-toi, a-t-il dit, pas cette sorte de mort,
pas cette mort particulière qui corrompt le passé
et tout ce que tu aimes, la mort
qui efface Hölderlin et Brahms,
Dürer et Nietzsche, qui ne laisse rien d’autre
qu’un vieil homme agonisant dans une chemise en coton
et priant un dieu que la mort a corrompu également.
Après cette mort plus personne n’écoute, plus personne ne prie.
C’est pourquoi je devais partir, pour inverser le courant.
Il ne reste plus rien de tout ce que nous avons aimé, à part l’amour.
Ou juste de la pitié pour sentir dans mes jambes
la seule trace qu’il me reste de lui, pour porter son ombre
et la laisser me conduire dans l’obscurité.
Je regarde mes pieds et je vois ses cicatrices.

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