Dissimulé sous la lumière

Poèmes de Robert Kelly. Photographies de Charlotte Mandell
Traduit de l’anglais par Sabine Huynh

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La porte est-elle ouverte ou fermée
la chaise est-elle vide ou pas
sommes-nous dedans ou dehors

une photo est juste quelque chose que tu vois
tu ne peux jamais y être, seulement goûter
aux formes de ce qui est montré

la parole est-elle une porte, elle est ouverte
constamment et nous ne pouvons entrer

la chaise est occupée
par le fantôme d’une idée

chaque image nous révèle
ce que nous avons égaré.

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Voici une certaine tranquillité dans les objets perdus
une douce ligne d’horizon par-dessus laquelle ils basculent
et cessent de rêver à nous dans leurs vies

pense à chaque objet, outil, livre, meuble que tu possèdes
réunis en une vague, juste une, dans une mer infinie.
Toujours partis. Toujours un autre en route.

Telle est la vague, qui t’aime immensément,
intensément, avant de disparaître. Telles sont les choses –
un stylo que je possédais et qui s’est brisé le jour

où l’homme qui me l’a donné est mort. Un homme
que je connaissais, qui était un ami. Il est mort. Ce soir l’air
est humide, les arbres sont immobiles, la vague s’élève.

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L’eau bondit, un chatoiement de voyelles
ne chuchotant pas le moindre mot
dit à demi, et quand
nous voyons ce mot jaillir de toutes
ces rangées de vagues nous savons
il y a quelqu’un soudain
qui soulève les flots si rapidement,
les offrant au ciel, leur serment
prêté à nouveau, quel que soit le sens,
quel que soit le sens d’être quelqu’un
qui nage, le plouf que nous entendons,
la lumière retombant en cascade dans le silence.

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Des rocs jaillit
un oiseau de feu, qui s’approche de nous
veillant dans la nuit froide. Restant
vigilant. Attends de voir. Ceci aussi
vient de la mer, guettant patiemment
la géologie de nos désirs
pour soulever les pierres, mettre le feu au varech sec
jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autre dans le monde que
la mer et le feu. Ensuite la mer se reconnaît
en nous, nos yeux humides dans l’éblouissement du feu,
l’oiseau qui plonge sur nous. Simples
miracles, comme le cœur en chacun de nous.

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Son visage quand elle voit l’île.
Elle rentre chez elle, elle est sur la mer
déjà tellement chez elle mais là-haut
elle voit la colline glaciale où se dresse sa maison,
où elle a appris à n’être qu’une personne
parmi d’autres personnes, nous avons tous à l’apprendre,
mais tout le reste elle n’a jamais eu à l’apprendre.
La joie est inscrite dans sa mer. Je peux la voir
dans cette photo que j’ai volée avec son appareil,
le visage souriant doucement à la vue de la maison,
le premier aperçu, à environ une heure du rivage.

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Elle-même chez elle,
la couronne de l’être,
elle jubile jusqu’au tréfonds de l’âme
le soleil s’immisce
pour calmer l’eau, la calmer
jusqu’à ce qu’elle devienne une image,
que nos yeux peuvent contenir – une femme
qui sourit (sûrement) dans notre direction
sous la surface, elle se meut
dans sa nature à elle,
couronnée par ce qu’elle est.
Et c’est là que le soleil apparaît.

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1.
Le chemin me connaît.
Ici j’incline
la tête
face à mon seigneur
l’arbre
que j’appelle peuplier
en est peut-être un autre
entièrement,
sire, un arbre entier
plongeant bas
pour enseigner l’humilité,
la démocratie du vert,
vert de partout.
Et là où c’est vert
il nous laisse partir.

2.
Ce chemin me plaît tant
il me mène
à chaque fois
vers une caverne vivante,
une grotte de feuillage lumineux
leur ombrage,
_______________y entrer
c’est s’engager,
je ne sais pas pourquoi
ou comment mais les pas
ne mentent pas – sur les branchages
la pierre marine, le nœud de racines
ils rassemblent l’être
au cœur du bois,
le bois épais surplombant la mer.

3.
Descendre
là-dedans
c’est descendre en moi,
non que j’aie tant de mer ou tant de vert,
mais j’ai des ténèbres en moi
et la petite lueur
qui crée l’ombre.
Là où le dehors
et le lointain semblent familiers.

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Ce que je vois par la fenêtre
est là d’où vient le vent
qui suscite la lumière dans chaque pièce,
soufflant le rideau vers nous.

J’adore cette fenêtre, ce rideau, ce vent,
l’ondulation légère de l’expérience
vers l’enfant qui grandit. Nous
sommes toujours des enfants, comment pourrait-il
en être autrement, le monde est si grand, si ancien,
le vent vient de cette gigantesque
fleur verte qu’ils appellent
un « arbre » et que nous dit le vent ?
Sûrement une chose simple mais substantielle,
je l’entends à travers ma peau, à table,
le ciel semble moelleux et lointain,
la journée est presque terminée pour nous.

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Le bercement des flots sous
la mer secrète
dissimulée dans le vieux bois
de barges abîmées
où les vagues se sont immiscées.

Mais ce que je dis ici
n’est pas ce que je vois,
c’est ce que je sais,
ne pas voir l’image
mais ce que l’image sait,
montre, les vagues
affluant sous les vieilles
planches gorgées d’eau de barges abîmées
sur la plage qui s’appelle Barges.

Mais l’image en sait plus long,
plus que moi, elle montre
une couleur que je n’avais jamais vue, le spectre
enroulé sur lui-même, la mer
totalement calme, bassin
momentané sous
quelque chose d’immense qui est sorti
il y a longtemps, de la terre,
mystère tressé au mystère,

ancienne héraldique perpétuelle de la mer –
des formes se glissent dans l’eau,
incarnant des bêtes, des oiseaux, notre peuple aussi,
tritons et sirènes égarés
dans les espaces avides du mental,
le mental qui réclame des merveilles et ne récolte que la mer.
L’eau sait quoi faire
avec ce qui est offert –
l’eau se marie aux formes offertes,
les remplit de substance lumineuse et vive,
nous réveille en cas de besoin, et nous berce de son chant.

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Si je ne le voyais qu’avec mes yeux
je passerais à côté de tant de choses. Impossible
de distinguer le reflet de l’original,
le haut du bas. Il y a tellement à voir
il vous faut fermer
les yeux pour saisir,
capter toutes les feuilles,
les mouvements, les antiphonies de la lumière
en chœur dans les arbres.
Ou s’agit-il d’eau. Regardez à nouveau –
le ciel est sous vos pieds, vous
êtes peut-être l’oiseau dont vous entendez le cri
dans votre imagination. Mon oiseau,
ma longue confusion sens dessus dessous,
dedans contre dehors, l’éclat plus brillant que l’or
qu’il porte, le tumulte tranquille des arbres. Réponds
dit tout ce qui est là. Et c’est le cas.

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2 commentaires sur “Dissimulé sous la lumière

  1. Bravo. L’impression que c’est le texte qui se reflète dans l’image. Jamais illustratif ou si peu mais doué de présence au delà. J’aime cette simplicité d’approche, presque une l’humilité visuelle si accueillante. Merci à tous deux (trois) de faire paraitre ce que lumière dissimule.

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