Pélopée

par Xavier Makowski

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Ont bougé les pierres autour du pied de l’érable. Cette nuit, toutes les pierres, même les plus grosses. Des qui pèsent un âne mort. Retournées, chamboulées. Et bougées dans le tapis sec d’aiguilles de pin, de feuilles de chêne. Ont ouvert sur du plus frais, sur les racines. Ont foui dans les iris, dans les mots : cystes, thuyas, santolines. Ont fait des trous dans la page. Vers la piscine hors-sol. Ont-ils pensé dire ? À la surface de l’eau qui flotte : un ballon mappemonde. Une grosse baudruche pleine d’air en forme de Terre qui tourne et suit le courant de la pompe filtrante. Autour des transats rayés. Bleus, jaunes, rouges. N’ont pas touché le pain sec sur le tertre. Ont préféré le festin de la glandée et baruler dans le thym, vers l’amandier.

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Jaune et noire, l’abdomen relié par un fin trait de plume et montée sur six pattes rouges comme des ressorts, une pélopée traîne le corps lourd, inerte d’une de ces grosses araignées floquées d’un duvet épais, gris-marron, comme du poil de taupe.  

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Ont traversé l’allée sableuse. Des pieds recouvrent, se mêlent et brouillent les dessins symétriques des roues des SUV passés dans la journée. Ont longé les ombres pointues des cyprès sous la lune. Ont sorti des mots comme des chasubles de fête, en guise de : ronciers, talus, restanques. Entre les vignes ont reniflé jusqu’à l’enjambement, avant de changer de page. Ont-ils seulement pensé dire ? Il perd un peu, le ballon mappemonde à la surface de la piscine hors-sol. Les transats eux, au contraire, se gonflent du vent du sud, soudain levé, soudain plus lourd, plus chaud, plus flasque. Vent qui porte les odeurs mêlées des matricaires, des vipérines, du chlore, l’humaine odeur et celle de la pluie de sable venant. Ont trouvé le pain sec sur le tertre. À moins que la fouine ait été la plus rapide. 

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Il est dit que la pélopée est une espèce de guêpe solitaire originaire d’Asie. Apparue dans la région récemment, elle chasse principalement les araignées, les paralyse, traîne leur corps jusqu’à une petite alvéole maçonnée de terre et de salive. Là, la pélopée emmure vivante ses proies avec un de ses œufs. Ainsi, dès l’éclosion, la larve dispose d’une nourriture fraîche et abondante. Il est dit que la pélopée est une espèce invasive. 

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Ont enlyré le bosquet de chênes verts jusqu’au mitan de la pente. Au poteau électrique où niche l’épeiche. Le bois perforé de plusieurs nichées suinte un goudron noir. Ont maculé le poteau d’une boue gris-claire, couleur de lune. Ont accroché quelques poils aux échardes. Collés au goudron. Qu’ont-ils tenté de dire ? Comme des laissées sur la page, les mots : abatis, rembucher, filandre. La piscine tiédie sous le ciel qui tombe. Un boudrague un peu gauche essaie de survivre en équilibre sur le ballon mappemonde qui se dégonfle, se dégonfle, se dégonfle… Les transats rayés ont été repliés comme on le fait avant l’orage. Ont vermillé cette nuit sous la constellation de la lyre. 

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Il est dit que dans un port au bout du monde, un conteneur est plein du nécessaire au décor idéal des vacances : piscines hors-sol, bouées, ballons mappemondes, pompes filtrantes, transats rayés, mobilier de jardin PVC, et tabourets physiologiques, … Et sous une des palettes de transport, une petite alvéole maçonnée de 2-3 centimètres environ, n’a pas été vue. N’a pas été signalée comme voyageant à bord. Une minuscule architecture fragile construite en quelques jours par la guêpe asiatique, tandis que la palette stockée au soleil avec des dizaines d’autres, attendait d’être chargée de marchandises. Pas référencée la petite alvéole. La petite alvéole de terre dans laquelle est confiné l’œuf de pélopée et ses six araignées pétrifiées en guise de garde-manger, embarque à bord du conteneur, parmi les palettes de piscines hors-sol, bouées, ballons mappemondes, pompes filtrantes, transats rayés, mobilier de jardin PVC, tabourets physiologiques, … 

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Ont bousculé le temps des loisirs. Ont nasillé leur survie dans le désœuvrement. Ont renversé les transats rayés. Qu’ont-ils donc à dire ? Brisant les rayures bleues, jaunes, rouges de la toile sur le blanc de la page. Tandis que le ballon mappemonde se déforme, se flétrit sur l’étendue chlorée, à la surface de la piscine hors-sol. La Terre ne flotte plus bien. Par manque d’air elle est devenue trop lourde et sombre maintenant, sombre doucement. La carcasse du boudrague noyé suit le courant de la pompe filtrante qui grésille et s’accorde au chant des grillons dans le jour déclinant. 

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C’est à ce moment-là qu’il est dit que le tabouret physiologique c’est l’outil pour bien faire. Il est dit qu’un porte-conteneur a été affrété pour révolutionner notre manière de déféquer. Il est dit que l’outil pour bien faire est une “marche”, un objet polymère moulé à chaud. Un concept en plastique de 45 x 30 x 21 cm empilable, conditionnable, affrétable. Il est dit que nous nous sommes éloignés de la position naturelle pour bien chier. Et c’est à cause de cela que nous souffrons de tant de troubles digestifs. Dans la nature l’homme adopte la position accroupie. Il est dit qu’avec ce tabouret physiologique l’homme réapprend à faire naturellement sur une lunette de toilette classique : 1/ Je place mes pieds de part et d’autre du tabouret physiologique. 2/ Mes genoux se portent au-dessus de mes hanches. 3/ Je n’ai plus qu’à m’incliner légèrement et hop ! Un porte-conteneur débarque de Shenzhen, Tsingtao ou Singapour.

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Ont dit toutes les nuits ont dit quelque part. Ont laissé entendre à qui le voulait bien. Avec leurs mots comme laissées sur des pages froissées. Ont laissé à penser. Mais ont laissé faire. Ont laissé naturellement faire. Faire naturellement. 

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Il est dit qu’après une vingtaine de jours de voyage en haute mer, l’alvéole s’est ouverte, laissant jaillir toute la marchandise. Une lumière aveuglante, livrée d’une extraction brutale. Flux bouleversant et incoercible surgissant d’une mandorle de terre. Il est dit que la palette de tabourets physiologiques sera mise en rayon dans la matinée.

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N’ont pas regardé le ciel, mais la terre. Que la terre. Seulement la terre. Ne connaissent pas le ciel. Seulement la terre. C’est que leur ciel est dans la terre. La terre à retourner pour retrouver leur ciel. La terre à dire, redire la terre. La terre à regonfler. Alors, ont pointé leur boutoir au ciel noir en fermant les yeux pour que l’orage et l’étrange envahissent leurs naseaux, leurs poumons, et que la brise leur dise s’ils peuvent attaquer la chênaie et fouiller dans les mousses, les lichens. Ont retourné la terre, la terre pleine de ciel, la terre pleine de souffle en grommelant sur la page. 

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Il est dit qu’il arrive parfois que certaines araignées, boudées par la larve de pélopée, se réveillent tout doucement, au bout de plusieurs mois.   

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2 commentaires sur “Pélopée

  1. Merci à « Catastrophes » d’avoir publié Xavier Makowski, et son terroir poétique oscillant entre rural et haute technologie (pour faire court).

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