Choses qui gagnent à être lues

par Yves di Manno

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1. L’ analogie

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Il est malaisé d’échapper au lieu commun (pour ne pas dire au dogme) qui s’est installé depuis les années 1990 et qui propose une vision manichéenne de la poésie française des dernières décennies, la divisant en deux camps antagonistes qui se partageraient l’essentiel du terrain, figés dans un éternel face à face : d’un côté les derniers bataillons modernes, regroupés sous diverses bannières (littéralistes, « objectivistes », tenants de la performance ou de l’oralité, etc.) et de l’autre les défenseurs d’une poésie intimiste, « néo-lyrique », renouant avec la mesure et le bon goût du passé. Bien qu’elle soit plus ou moins entérinée par les partisans des deux bords (qui ont évidemment intérêt à la voir reconduite, puisqu’elle accentue leur visibilité) cette présentation du paysage poétique ne correspond en rien à la réalité. Du moins le simplifie-t-elle outrageusement, en passant sous silence une part non négligeable des œuvres les plus étonnantes (et les plus novatrices) qui se désintéressent des mots d’ordre, échappant par nature à un tel cloisonnement. Comme ce fut souvent le cas dans notre histoire littéraire, les poètes les moins convenus – les plus inattendus aussi – apparaissent sur les bords, dans les marges des cénacles qui tiennent le haut du pavé et que l’on repère plus aisément sur l’instant, en raison du nombre de leurs adeptes – ou tout simplement parce qu’ils sont plus bruyants [1].

Il n’est pas facile d’aller à l’encontre d’une vision aussi réductrice, ni a fortiori de faire entendre un autre son de cloche : outre le fait de n’être inféodé à aucun clan, cela suppose de porter un regard plus ouvert, sans a priori ni exclusive, sur l’ensemble du paysage, d’un bout à l’autre du spectre. Mais aussi de procéder à une lecture désorientée (et forcément transversale) des œuvres qui se sont édifiées à l’écart, si ce n’est dans le rejet de ce prétendu clivage – ce qui ne signifie pas qu’elles aient méconnu les débats esthétiques de leur temps… Sans compter que l’histoire de la poésie en France dans le dernier tiers du XXe siècle attend toujours d’être sérieusement mise en perspective et qu’à de rares exceptions près [2] les prétendus spécialistes de ce domaine, en particulier au sein de l’université, méconnaissent les véritables enjeux qui ont été les siens (et son authentique pouvoir de subversion dans la période moderne). De surcroît, ils voient forcément d’un mauvais œil certains « hérétiques » s’atteler à un travail qu’ils seraient eux-mêmes incapables d’entreprendre… Nous nous en sommes aperçus récemment, Isabelle Garron et moi, en publiant notre passage anthologique qui s’attaquait justement aux idées reçues en la matière et tentait de considérer selon d’autres critères l’ensemble de la période – sous l’angle de ses mutations formelles, notamment, et en accordant une place prépondérante aux trajectoires solitaires et aux figures qui peinent souvent à apparaître, sur les lisières du décor.

En rassemblant des Lectures qui s’étalent sur une dizaine d’années (2004-2015), Laurent Albarracin participe à une réflexion du même ordre, selon un éclairage qui lui est propre et qui est lui-même extrêmement singulier, de la part d’un poète né au seuil des années 1970. Au sein de sa génération il est en effet l’un des rares – pour ne pas dire le seul – à revendiquer l’héritage d’un surréalisme certes revisité (et replacé dans le cadre de nouvelles considérations prosodiques) mais n’en maintenant pas moins la prédominance déterminante de l’image et de la pensée analogique dans le processus de la création poétique. Ce qui l’amène à mettre en avant des œuvres témoignant à ses yeux de ce courant minoritaire – ou relevant au moins d’une démarche voisine. Certains des auteurs qu’il recense (sans les encenser pour autant) se sont peu à peu imposés dans les années récentes : je songe à Serge Pey, Jean-Paul Michel, Eugène Savitzkaya, Ivar Ch’Vavar – ou parmi les plus jeunes à Cédric Demangeot et Cécile Mainardi, pour ne pas citer Pierre Vinclair… Mais la plupart des autres n’ont touché pour l’instant qu’un cercle étroit de lecteurs et je dois avouer à ma honte que le nom de certains d’entre eux m’était à ce jour inconnu. En revanche, Albarracin évite ostensiblement de s’occuper des « valeurs sûres » de l’époque, toutes tendances confondues : les derniers commandos avant-gardistes comme les chantres d’un lyrisme apaisé le laissent visiblement indifférent. Il est significatif à cet égard qu’aucun livre publié par Gallimard, P.O.L ou le Mercure de France (voire par les « petites maisons » les plus notoires) ne figure parmi ses recensions et qu’il mette l’accent sur des lieux plus modestes, souvent confidentiels, mais qui accueillent il est vrai l’essentiel de ces recherches, rejetées la plupart du temps par les grandes machines éditoriales. 

Seule exception notable à ce constat (il faut bien que je m’y attarde un instant) : la collection Poésie/Flammarion, dont une dizaine d’auteurs ont retenu son attention. Il serait hypocrite de ma part de prétendre que ce traitement de faveur ne flatte pas mon amour-propre… Mais au-delà d’une satisfaction d’ordre strictement personnel, la mise en avant de cet espace éditorial témoigne bien qu’il est ouvert depuis l’origine – c’était en tout cas son ambition – aux écritures les plus variées, sans autre parti-pris que celui de leur qualité et de leur capacité à inventer une langue privée dans la langue de tous, loin des poncifs et des rhétoriques du présent. En ce sens, la collection participe évidemment du même effort de remise en cause – ou de redéfinition – qu’Albarracin tente de circonscrire dans ces Lectures : il n’est donc pas étonnant que leurs préoccupations se rejoignent sur ce point. Il s’agit dans les deux cas (pour le dire vite) de faire basculer l’axe principal en déplaçant les marges vers le centre – évacuant dans le même élan une partie des encombreurs du moment – et de mettre en lumière la diversité, l’exceptionnelle richesse des œuvres qui s’écrivent chez nous depuis un demi-siècle : non pas dans l’ignorance des débats de l’époque, ni de leurs grandes orientations esthétiques, mais dans une liberté d’invention et une profusion de propositions formelles qui en multiplient les perspectives et les préservent de tout embrigadement. Tout en ouvrant des portes dont nul ne s’était avisé précédemment.

Laurent Albarracin privilégie dans son enquête – et son propre travail de présentation – des œuvres illustrant selon lui une forme de pensée analogique, qu’il oppose bien sûr à celle des tenants d’une logique plus discursive (ou trop étroitement matérialiste). Il reste fidèle en cela au principe central non seulement du surréalisme historique, mais de toute une tradition antérieure même au romantisme. Il serait intéressant qu’il revienne un jour plus longuement (comme il l’avait fait à l’orée de son parcours avec l’étonnant petit traité De l’image) sur cette approche contre laquelle une part notable de la poésie contemporaine – notamment la constellation de la modernité négative, comme l’avait baptisée Emmanuel Hocquard – s’était jadis érigée. Car les termes du débat se sont déplacés depuis lors et il me semble qu’une synthèse s’avère aujourd’hui possible, entre des positions qui paraissaient hier encore inconciliables [3]. Quoi qu’il en soit, ce regard décalé lui permet d’aborder tout un pan négligé de la production poétique actuelle (qu’il contribue ainsi à mettre en lumière) tout en envisageant sous un autre angle quelques œuvres mieux remarquées.

Autre mérite de l’ouvrage : élargir également le paysage sur ses marges géographiques – et notamment en direction de la Belgique francophone, dont nombre de poètes sont ici pris en compte (François Jacqmin, Jacques Izoard, Christian Hubin, Gaspard Hons, Christophe Van Rossom entre autres). Ce monde à part, ignoré de la plupart des commentateurs français, Albarracin le connait visiblement bien et sait en souligner la spécificité (il est l’un des rares chez nous, par exemple, à citer Paul Colinet ou les frères Piqueray) : nous gagnerions beaucoup, là aussi, à le voir mieux intégré à notre héritage. Peu d’incursions en revanche au sein des poésies étrangères, mais ce n’est pas le principal propos de son enquête, soucieuse avant tout d’explorer les confins de nos terres, nos fortins les plus reculés. Et d’entrevoir du même coup avec un regard neuf le paysage qui se présenterait, considéré de la sorte, c’est-à-dire dans son entier.

En attendant, ce livre nous réserve déjà bien des découvertes. Si vous n’avez pas encore entendu parler d’eux, allez donc voir du côté de Thierry Horguelin ou de Jules Vipaldo, dont il m’a appris l’existence. Et procurez-vous au besoin, puisqu’ils n’ont guère été remarqués à l’époque, les Traités et vanités d’Ana Tot ou les Retards légendaires de la photographie de Thierry Froger : deux des livres les plus inattendus de cette décennie, assurément…

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Laurent Albarracin : Lectures, éditions Lurlure, 2020, 296 pages, 23 €.

[1]  Nous n’entrerons pas ici dans le détail, mais pour donner un seul exemple il est évident que les poètes majeurs des années 1870, invisibles en leur temps (Corbière, Rimbaud, Verlaine, Mallarmé) excèdent de très loin leurs plus notoires contemporains parnassiens. Tout comme la singularité de Laforgue, de Jarry, d’Apollinaire, de Segalen, s’est affirmée sur les ruines du symbolisme dont ils émergeaient lentement.
[2] C’est toujours un plaisir de mentionner leurs noms : Michel Murat, Pierre Vilar, Stéphane Baquey par exemple (qui, outre leur authentique érudition, ont l’immense avantage de ne pas se prendre eux-mêmes pour des écrivains, contrairement à tant de leurs confrères aujourd’hui…).
[3] Je crois pour ma part depuis toujours aux vertus de l’analogie dans la création poétique. Mais je ne l’estime pas incompatible (bien au contraire) avec la recherche formelle et tout ce qui relève d’un travail matériel dans l’écriture du poème.

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