Derniers prénoms du vers

par Jacques Réda

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Arthur
(sursonnet)

Un dimanche, les mains dans les poches, ainsi
Que Cingria l’a vu d’un œil extra-lucide,
Rimbaud rôde à travers Charleville et décide
D’en finir avec tout : il a donné, merci.
Merde au vieux vers latin qui radote et s’oxyde.
Alexandrin n’est plus qu’un pesant proboscide :
Il va vous l’amputer de son pauvre souci
De comptable, et le faire danser, tant de ci
Que de là ; le pousser enfin au suicide.
Puis s’en ira, l’ouvrage fait, toujours ailleurs,
L’abandonnant aux soins d’horribles travailleurs
Désormais sans outil. C’était dans le programme
De la langue : trouver l’acteur assez puissant
Pour incarner le roi tragique d’un tel drame.
Arthur, c’était parfait. Il paya de son sang
Le Graal inaccessible au poète qui brame.

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LES PAUL
I

Hors le prénom, ils n’ont de commun que le vers.
Et certes le Claudel l’allait mettre à l’épreuve,
Le submerger, torrent-verset devenu fleuve,
Mais le Valéry prit la méthode à l’envers.
Et, navré de le voir subir tant de revers,
Divorcé de la rime, elle se sentant veuve,
Adopta, réaccordés et sans que l’émeuvent
Injures, quolibets, surréels révolvers.
Le Verlaine pourtant l’avait déjà moquée,
Mais sans la mettre au ban du poème : brusquée,
Faute de lui trouver un convaincant rival,
Car sans elle, le vers sait bien qu’on l’estropie.
Son fils lyrique, Arthur, mage et prophète impie,
L’abattit aussi net que son Dormeur du val.

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II

Pour évoquer avec pertinence Claudel,
Pas d’hiver, de printemps. Ce qu’il faut, c’est l’automne,
Ou bien l’été continental massif. Bretonne
Ou latine, la mer (ou l’océan qu’Abdel
Kader connut dans son exil), non : ça moutonne,
La mer. Et Paul, taureau, sait qu’il est un bordel
Dans chaque port où, de nos jours, le top-model
Incite sur la plage au péché, lui qui tonne
Contre. Donc remisant cravates et chapeaux
Protocolaires, Paul s’enfonce en gros sabots
À travers l’épaisseur glaiseuse de la plaine ;
Contre le vent qui souffle il redouble d’excès
Et, bravant la bourrasque avec sa propre haleine,
En bâtit ce rempart de Chine : ses versets.

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III
(sursonnet)

Penché sur le reflet qui renvoie à Narcisse,
Pure et troublante, une image de sa beauté,
Paul se garde d’omettre, en géomètre à té,
Que ce charme a son ordonnée et son abscisse.
Mais il ne pousse pas ce genre d’exercice
Dans le vers dont le moule souple est arrêté,
Et s’abstient de céder à la vulgarité
Qui, démêlant ce cas limpide, l’obscurcisse.
Tel un prêtre à sa messe au sobre rituel,
Chaque aube le trouvait dispos et ponctuel
À ses Cahiers remplis de croquis et d’algèbre.
Mais il était un mode où sa réflexion
Changeait en volupté la froide émotion
Que ressent un cerveau pour une équation
Juste : le vers exact et qui désenténèbre.

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III
(bis)

Débusquant l’ombre mince à tous les coins de rue,
À grands pas le soleil avance vers midi.
Bientôt il va laisser le vent même, interdit,
S’endormir sur le sable où la vague accourue
Du grand large au galop, s’échoue et s’engourdit.
D’heure en heure, le poids d’une invisible crue
Où s’enlise le soc brûlant de la charrue
Solaire près de fondre au zénith, s’alourdit.
Seul mon arbre navigue, et l’ombre de sa palme,
Lui qui par l’ouragan même demeure calme :
C’est à peine s’il plie alors. Et Valéry
Aurait pu situer, dans sa touffe céleste,
Cet ange qui l’éveille à l’aube et lui sourit,
Ou le lucide et pur cerveau de Monsieur Teste.

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Jacques,
L’artificier de la Onzième heure

Reprendre en main et fermement l’outil,
En vérité, n’était pas chose aisée
Quand on arrive au temps où l’apprenti
Du vers est devenu, de la risée
Générale l’objet. Mais, sapristi,
En Artaban fulminant comme Osée,
On vit alors Jacques Audiberti
S’en ressaisir, en faire la fusée
D’un grand feu d’artifice où son briquet
Réanima, de bouquet en bouquet,
Tout l’ancien prestige de la stance,
De l’ode, du sonnet, de la chanson.
Ce qui manqua, ce fut une assistance.
Où donc passée ? À la foire, au boxon.

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