Des êtres sonores (3/4)

par Alessandro Bosetti. Lire le premier épisode. Lire le deuxième.
traduit de l’italien par Raphaël Bathore

Texte écrit pour le cycle de conférences REFLEXIO, organisé en partenariat entre l’université Paris 8, les Instants Chavirés et la Philharmonie de Paris et dirigé par Matthieu Saladin. 

.

.

I

Aux alentours de 2014, j’ai commencé à faire deux choses, en fait trois. J’ai commencé à pratiquer l’anonymat des voix avec une série de travaux portant tous le même nom: “Plane/Talea”, parfois suivi d’un numéro, ou d’un sous-titre comme “Regular Measures”[1]. J’ai commencé parallèlement à réfléchir à l’incorporation de l’élément autobiographique dans le travail sonore.

En pratique, j’ai réfléchi sur des concepts tels que la biographie, l’autobiographie ou l’autofiction comme l’entendent en littérature Dante, Stendhal, Marcel Proust, Sebald, Annie Ernaux, Pierre Michon ou Michele Mari, et aux enseignements que pourrait en tirer un artiste sonore. Deux travaux radiophoniques en sont sortis, ainsi qu’un travail plus contraignant, toujours en cours — ce dernier étant une chronique autobiographique sous forme de théâtre musical qui retrace un journal écrit par ma mère dans les années soixante-dix.

Ce dernier travail s’appelle Journal de Bord [2], j’y travaille depuis presque deux ans. C’est encore un grand chantier et il me reste encore un an avant la première présentation publique intégrale. Il se base sur un journal manuscrit dans lequel ma mère raconte un voyage en bateau à voile entrepris alors qu’elle laissait famille et enfants en bas âge. C’est un épisode important dans ma vie, et des années après j’ai décidé de l’aborder, demandant à ma mère d’en enregistrer une lecture, tout en dialoguant avec sa voix enregistrée.

Comme l’écrit Holderlin c’è chi ha timore ad andare alla fonte. / Ma la ricchezza ha inizio / nel mare (il y a celui qui craint d’aller au fond. Mais la richesse a commencé dans la mer), et ainsi, la troisième chose que j’ai faite aux alentours de 2014 fut de déménager à un endroit plus près de la mer et de l’eau, et je me suis déplacé de Berlin à Marseille.

.

.

II

Avant de parler d’autobiographies sonores, on disait voix anonymes. Comme si à propos d’une voix on était obligé de  faire abstraction du genre, de la provenance, de la classe sociale, de la langue, de la profession.

J’ai pensé à des voix comme des flammes qui s’allument dans le néant, des éclairs qui apparaissent et qui se rétractent, et dont il est impossible de dire si elles naissent et meurent chaque fois ou si elles poursuivent leur existence ailleurs. Le néant, le silence qui s’ouvre entre eux est impénétrable. Nous avons appris récemment que le vrai silence n’existe pas dans la nature sensible. Il y a toujours quelque vibration infiniment petite de la matière qui fait du bruit, et même dans le cas improbable où chaque molécule qui nous entoure se retrouverait immobile, il y aurait le vacarme de la respiration et le déluge de la circulation sanguine qui nous tiendrait à l’abri du vrai silence.

Mais il existe, le silence, dans le monde des idées et en particulier dans la littérature et à la radio.

Quand tu me parles et qu’ensuite tu te tais, moi je continue à te voir, à sentir/deviner ta présence. Si ta voix a momentanément cessé  de s’écouler, je sais que tu es encore là. Quand la radio se tait ou que la voix évoquée dans une histoire s’interromp, le silence généré est en revanche abyssal.

Ma réflexion a commencé avec ce fragment d’Héraclite : Le monde devant nous — le même pour tous les mondes — aucun  dieu , aucun homme ne le fit, mais ce fut toujours, est, et sera, feu toujours vivant, qui s’allume selon des mesures et s’éteint selon des mesures. [3] dans lequel je ne peux m’empêcher de superposer l’idée de feu, de bouffée de chaleur, de flamme à celle de voix, de mot, de phonème.

Le feu d’Héraclite est éternel, comme l’Esprit des romantiques, ou la Substance de Spinoza, mais les bouffées de chaleur qui en émanent sont des sujets uniques détachés les uns des autres. Ce sont des individus, des âmes, des voix.

Les mesures dont parle Héraclite ont suggéré le sous-titre de l’un des épisodes de Plane /Talea: “Regular Measures”.

L’idée est de traiter des fragments, des grammes de voix, comme s’ils étaient des êtres en soi, de faire leur connaissances et apprendre à les reconnaître, dépouillés de toute connotation pour ainsi dire externe : genre, provenance, classe sociale, langue, profession, registre émotif.

Le choix se porte sur des fragments pré-linguistiques, à peine plus courts qu’un mot ou qu’un signe. Il est peut-être plus approprié de les penser comme des gestes, des inflexions, des accents. Dans la pratique de Plane/Talea il est question de les recombiner, en les agitant rapidement pour donner l’idée d’un mouvement, peut-être pour en tirer un plaisir musical, peut-être pour créer la métaphore d’une polyphonie et d’un choeur qui sont également une communauté imaginaire de sons, ainsi qu’entre sons.

En chacun d’eux, même minuscule, la reconnaissance d’une voix, d’un accent, d’une inflexion est déjà présente. Une voix ne s’oublie pas, il suffit de peu pour en reconnaître le caractère unique.

.

.

III

Donc, la voix se projette comme possible auteur d’un fond d’écran noir de silence radiophonique. Un sujet possible d’autant plus anonyme que plus vivant. L’identité se substitue à la volatilité des gestes, des variations minimes, des affectations ou des ondulations qui, sur la grande échelle de la qualité, se trouvent à l’extrême opposé de celle occupée par les grands genres et les grandes catégories binaires, comme masculin/féminin, riche/pauvre, citoyen/étranger, fort / faible, grave / aigu. C’est grâce au détail que nous reconnaissons une voix, à l’inflexion, le trait minuscule, et donc le geste. La voix d’une mère, reconnaissable entre mille. La voix d’une fille ou d’un fils. Pas en tant que mère ou fille, mais en tant que musique unique et non reproductible, celle-là même que Marcel Proust relève dans la voix des écrivains et dont il dit qu’elle est toujours diverse pour chacun ; et, tandis que je lis, sans m’en apercevoir, je chante. Je fais croître les notes ou je les ralentis ou les interromps, comme on le fait lorsqu’on chante-en maintenant le tempo, suivant le rythme, avant de dire la fin d’un mot [4].

Parallèlement à celle des écrivains et des affects, nous revenons à fréquenter la musique et les instrumentistes, en particulier dans le jazz et dans la musique populaire où les instrumentistes également ont des voix reconnaissables entre mille.

Il ne s’agit pas ici de ces grandes qualités qui innovent et révolutionnent un genre, qui créent un style ou même débordent dans le politique en frappant le tissu social. Non, nous sommes dans l’ordre du minuscule, de l’ondulation légère et inimitable, nous sommes dans l’ordre d’une reconnaissance sans documents, et sans adjectifs, dans la plus totale et inexplicable spécificité de l’anonyme.

Nous nous référons à l’individu, à l’instrumentiste individuel, à l’auteure, nous fantasmons sur le personnage dont au fond nous ne savons rien, nous restons agrippés à une calligraphie et cela suffit car notre interlocutrice paraît singulière et vit devant nous.

Il arrive souvent que nous n’oublions pas les voix : il existe la possibilité d’une mémoire phonographique aussi bien qu’une mémoire photographique.

Des travaux sonores basés sur la spécificité de la voix requièrent d’entrer dans un univers mnémonique, de sortir du temps, d’habiter la mémoire comme des organismes vivants qui habitent un écosystème. Il faut parfois réduire l’échelle, ce dont on se souvient est un fragment de voix, une exclamation, un geste seul et non pas un radio-drame entier ou un document sonore entier. Nous devons redimensionner nos attentes.

.

.

IV

On se demande donc comment peut-il être possible d’enclaver la biographie, la vie et l’auteur dans la composition sonore comme Dante a enchâssé un auteur autonome et actif dans son texte.

On cherche des exemples : Dans Location Series, un travail radiophonique de 2017, j’ai réalisé un montage serré de milliers de voix enregistrées qui disent le mot “ici” dans leur langue d’origine. L’énoncé “ici” est nécessairement vrai dans le sens où chaque voix est locale — que la localité soit celle de l’enregistrement ou de la reproduction, est un autre problème — et ne décrit rien d’autre que le fait qu’elle y soit, à un moment donné. Le montage des “ici” isolés est chronologique et la variation linguistique qui fait dire ici, aquì, here, huna, qui aux voix, génère un élément rythmique et musical intéressant qui retrace en forme de pulsation un itinéraire biographique. Pour les 15 minutes de Location Series, j’ai dû interviewer 1350 personnes et toutes les fois où je sortais à la recherche de voix, il me semblait que j’allais à la récolte de fruits. Chaque “ici” une cerise qui se détache de la branche, une voix qui se déplace et entre faire partie de quelque chose d’autre.

Dans Cardiophonie de Heinz Hollinger [5], une composition pour haut-bois et dispositif électronique, l’interprète joue en se référant au son amplifié en temps réel de son propre coeur qui lui sert de métronome. L’interprète s’écoute vivre et entre en résonance avec lui-même  en un système clos qui accélère rapidement pour l’entraîner jusqu’à l’écroulement. Ici aussi l’élément biographique est central et essentiel dans tous les sens.

De même, dans La Voix des Gens du compositeur Nicolas Frize [6], il existe un fragment de trois minutes où l’on entend le montage rapide de voix qui annoncent leur âge, de la plus jeune à la plus vieille, J’ai 9 ans… J’ai 10 ans… J’ai 11 ans…etc… jusqu’aux plus vieux. 

Ce qui identifie les gens est leur âge, doublement exprimé dans la signification de leur discours mais aussi dans la sonorité de la voix, le bios parle à travers cette correspondance entre langue et patine, une correspondance que nous trouvons élégante en ce qu’elle revêt bien la spécificité du médium, sans fioritures ou ornements superflus.

Anonymat et autobiographie semblent se contredire. Le procédé autobiographique apparaît déjà en soi comme paradoxal, car à chaque tentative, il crée un personnage ultérieur autre que soi, parfois plus d’un — nous pensons toujours un décor littéraire en terme de déploiement progressif d’auteur, voix narrative, protagoniste.

En regardant les choses d’un point de vue existentialiste, nous nous apercevons que chaque tentative autobiographique oppose le bios à un vide originaire.

En nous déplaçant de la littérature au son, l’axe entre autobiographie sonore et voix anonymes vient croiser l’axe entre voix et langage.

Là où voix et langage sont en contact sans aucune articulation, un sujet intervient qui témoigne de ce contact nous dit Giorgio Agamben [7], et c’est peut-être de là que nous pouvons lancer notre recherche du sujet dans un travail sonore. La recherche d’un bios peut-être non humain, mais pas pour autant moins actif et moins proche de nous. C’est l’équivalent de l’auteur créé par Dante dans La Vita Nova, c’est Georges Perec qui écrit « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » et se réinvente enfant dans W ou le souvenir d’enfance [8] ; il advient, dans notre cas, à travers l’enchâssement de fragments mêmes minimes de voix enregistrées dans un tissu sonore.

C’est à partir de ces réflexions que je me suis mis à travailler sur la voix de ma mère.

.

.

[1] Alessandro Bosetti, Regular/Measures, 2017, SAVVY Funk / Documenta 14
[2] Alessandro Bosetti, Journal de Bord, gmem-CNCM-marseille coproductions : La Muse en Circuit (CNCM-Alfortville), Césaré (CNCM-Reims), Nouveau Théâtre de Montreuil (CDN) 2016 – 2018 
[3] Eraclito 14 (A30) cit. in Giorgio Colli, « La Sapienza Greca » 1980 Adelphi Edizioni. 
[4]Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, 1895 – 1900, 1954.
[5] Heinz Holliger, Cardiophonie for oboe and three tape machines,1971
[6] Nicolas Frize La Voix des Gens – chroniques musicales no 1 à 7, pour divers chanteurs et bandes magnétiques, 1996
[7] Giorgio Agamben, Cos’è la filosofia?, 2016
[8] Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance (Paris: Denoël, 1975)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s