Des êtres sonores (1/4)

Par Alessandro BosettiTraduit de l’italien par Raphael Bathore 

 

Texte écrit pour le cycle de conférences REFLEXIO, organisé en partenariat entre l’université Paris 8, les Instants Chavirés et la Philharmonie de Paris et dirigé par Matthieu Saladin.

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I

Peut-être aurions-nous dû nous demander ce qu’il serait advenu de toutes ces voix qui avaient été déplacées. 

Nous les avions prises et conservées, elles avaient donc vécu toutes seules et s’étaient pour ainsi dire détachées de leurs provenances.

Les propriétaires, ici aussi pour ainsi dire légitimes, occupés qu’ils étaient à faire et dire toute autre chose, ne les auraient pas reconnues après à peine quelques mois.

Et c’était en fait bel et bien ce qui nous arrivait, après nous être immergés dans une voix, après l’avoir ciselée, nettoyée, démontée puis remontée morceau par morceau, par la suite transmise, recopiée sur des formats des plus variés, quand il nous arrivait d’en rencontrer à nouveau le propriétaire.

Il nous est arrivé des rencontres de ce genre, la voix encore attachée à sa propre origine, puis vue, pour ainsi dire, sortir de la bouche dont elle est originaire, surprise à dire d’autres choses avec une inflexion légèrement différente, un timbre légèrement différent, dû sans doute à un léger vieillissement, à quelques cigarettes de trop, à un rhume.  Entre temps il avait dû se passer quelque chose, et le fait que la voix ait continué d’exister autre part nous apparaissait désormais comme une évidence. A ce stade, nous en sortions perturbés, ou peut-être convaincus qu’il ne s’agissait plus de la même voix, mais d’une autre. En effet, la thèse était que les voix, une fois détachées de ce à quoi on voulait qu’elles soient rattachées à l’origine devenaient tout autre. On pourrait dire qu’elles vivaient leur propre vie. Il ne s’agit pas ici de débattre de ce qu’est une vie et encore moins ce que l’on entend par là, mais uniquement de mettre l’accent sur une autonomie certaine que ces voix finissaient par avoir.

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II

Nous sommes à notre époque obsédés par la propriété, et l’appropriation d’une voix par le biais d’un enregistreur qui pourrait de fait apparaître comme un vol. Cela avait soulevé des dilemmes éthiques sur l’opportunité de demander l’autorisation d’enregistrer, puis une fois cette autorisation obtenue, sur l’opportunité de se questionner sur le fait de débusquer, et donc de capturer des voix qui sortaient de bouches à leur tour convaincues d’en être les propriétaires légitimes. On s’émerveillait devant les postes de radio et autres engins, et par contre nous etions  satisfaits devant la bouche. Et les bouches ennorgueillies faisaient des grimaces arrogantes et possessives, il semblait à tous que c’étaient elles, les véritables mères de la voix.

Les voix en sortaient telles des mollusques  hésitant hors de leur coquille. Dans le cas de la coquille, il aurait été possible de la briser en mettant à nu de manière obscène le lit et la nudité du fragile mollusque tandis que le fracassement ou la dissection d’une bouche ou d’un corps depuis que le monde est monde n’a jamais mis à nu quelle que voix que ce soit. Si on ouvre la cavité d’un corps, la voix ne s’y trouve plus. La désacousmatisation d’une voix n’est pas possible, un concept soutenu par le philosophe Mladen Dolar (1) ; en mots plus simples, il ne nous est pas donné de savoir d’où proviennent les voix et de toute manière ce n’est pas la bouche qui en est l’origine primaire.

Il y pas très longtemps on pouvait douter d’une telle autonomie des voix comme des êtres en soi, mais à présent nous en sommes totalement convaincus ; plus que tout, les questions que nous posons sont tournées sur le fait de comprendre dans quel état une telle existence autonome pourrait avoir lieu, selon quelles lois, à quelle fin et quels effets, et par-dessus tout sur le fait de révéler le sujet qui l’habite et lui donne forme.

(1) Mladen Dolar A Voice and Nothing More (Cambridge: MIT Press, 2006).

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III

Il existe dans la modernité littéraire l’idée qu’un texte puisse se faire producteur d’un sujet ou en d’autres termes qu’un texte soit capable de générer un personnage qui veut se faire appeler auteur ou auteure, et qui ne coïncide pas nécessairement avec la personne qui a physiquement écrit le texte en question. Un des premiers exemples, un exemple déjà antique, est donné par un texte célèbre de Dante Alighieri intitulé La Vita Nova. La Vita Nova me vient à l’esprit car je viens d’en achever une traduction sonore pour la radio (2), en la construisant à quatre mains avec le compositeur Sébastien Roux et cela me semble un exemple pertinent.

Dans La Vita Nova, Dante assemble une série de sonnets et chansons, qu’il avait précédemment écrits, dans le but de composer un récit autobiographique. Au moment de les assembler, Dante écrit de brèves proses qui commentent et fournissent un contexte spécifique pour chacun des poèmes sans quoi, il n’y aurait pas tant d’éléments spécifiques sur les circonstances et les personnages auxquels il fait référence.

Par exemple, dans le premier sonnet, il est question d’un rêve dans lequel la personnification de l’Amour tient dans ses bras une femme drappée à qui il fait manger le coeur du poète. Le sonnet ne spécifie pas qui pourrait être cette femme.

Ce n’est que le commentaire qu’écrit Dante dans un second temps qui nous fait savoir qu’il s’agit de Beatrice et que le rêve se passe à la suite d’une rencontre entre elle et le poète quand la jeune fille avait à peine 18 ans. Nous découvrons l’identité de la jeune fille et quelque détail plus précis sur la biographie de l’auteur. Que de tels détails soient réels ou imaginaires importe peu, ce qui nous frappe c’est qu’à travers le texte s’est généré un auteur, une figure peut-être imaginaire, mais non moins vivante et capable d’accomplir des actes dans et hors du texte. Il est plaisant de penser un tel auteur comme un sujet à partir du point de vue duquel émane une nouvelle réalité.

Manuele Gragnolati dit que Dante accomplit un acte performatif (3), dans le sens décrit par Austin (4), un acte qui change la donne uniquement à travers un mouvement du langage et qui dans ce cas change la signification d’un texte sans en changer le contenu.  Le texte est en somme vivant et c’est comme si l’auteur l’habitait et le pilotait de l’intérieur ou, pour aller plus loin, c’est comme si auteur et et texte étaient la même chose, un organisme autonome qui existe et fait des choses dans le monde

Cet exemple tiré de la littérature médiévale reprend une théorie très en vogue dans les années successives à la deuxième guerre mondiale, qui pour autant ne semble pas être populaire de nos jours, théorie qui tendait à regarder les textes comme s’ils étaient dotés d’une certaine autonomie.

De nos jours, la notion de texte nous intéresse moins, mais aujourd’hui plus que jamais, des fragments de texte sont déracinés, déplacés, appropriés et recombinés, et ils se retrouvent à changer sans changer , donnant vie à des entités dont nous ne comprenons peut-être pas pleinement la potentialité ,ni la surprenante autonomie.

Même les voix ont commencé à suivre ce même destin grâce à l’enregistrement et à la radio. Disloquées, déplacées ou simplement autonomes, celles-ci ont pris vie.

(2) Alessandro Bosetti & Sébastien Roux « Vita Nova » France Culture, INA-GRM, Phonurgia Nova, 2018.
(3) Manuele Gragnolati. Amor che move: Linguaggio del corpo e forma del desiderio in Dante, Pasolini e Morante. Milan: Il saggiatore, 2013.
(4) Austin, J. L. 1962. How to Do Things with Words. Oxford: Clarendon Press.

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IV

Dans la composition Sooner or Later de Bob Ostertag (5), nous trouvons la voix désespérée et enragée d’un petit garçon d’El Salvador, enregistrée durant l’enterrement de son père assassiné par la garde nationale au cours de la guerre civile des années 80. C’est un document cruel, et ce document auquel nous sommes confrontés est une voix autonome, reconstruite, fragmentée, recombinée selon une logique musicale puissante. La musique se construit à partir d’un fragment vocal très bref, et il le fait vivre, germer, exploser.

Nous sommes tentés de croire qu’une telle voix est désormais un être vivant ou un sujet nouveau né à l’intérieur de Sooner or Later. Il semble qu’il n’y ait rien d’extérieur dans cette composition, que tous les éléments soient déjà présents dans le fragment d’origine et qu’il suffit de déployer une telle complexité en partant d’un centre compact, un gramme de voix. Nous ne savons pas comment s’appelle le garçon, ce qu’il fait aujourd’hui, comment sonne sa voix d’adulte. Ostertag nous donne des éléments de lecture, comme Dante, il nous dit où et quand il a enregistré ce garçon, peut-être meme sait-il où se trouve l’enfant maintenant devenu homme.

Il pourrait nous en dire moins, nous dire la vérité ou mentir. Personnellement, je ne pense pas qu’Ostertag puisse jamais mentir en en ayant conscience, son implication politique et émotif au cette egard est incandescent, son intégrité inébranlable. Quoiqu’il fasse, dise ou ne dise pas, Ostertag met en place un geste performatif dans le sens d’Austin et Gragnolati et dans tous les cas, la voix d’alors, la voix de Sooner or Later se retrouve maintenant immortelle et autonome.

(5) Bob Ostertag. Sooner or Later. 1991 RecRec Music – RecRec 37 

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À suivre…

 

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