Où sont les morts, 3

par Pierre Vinclair. Lire le premier épisode et le deuxième.

.

.

3. Au bout de la langue étrangère

.

Il y a deux ans, Sophie Calle organisait à Paris, dans l’étrange muséographie du Musée de la Chasse et de la Nature, une exposition intitulée Que faites-vous de vos morts ? dans laquelle les visiteurs étaient invités à répondre à cette question sur un grand livre d’or. Il n’y a sans doute pas de réponse qui vaudrait davantage qu’une autre. Ce n’est pas comme si on demandait : Que faites-vous de vos déchets ? (il vaut mieux les trier) ou même Que faites-vous de votre voiture, en centre-ville ? Sophie Calle ne demandait pas un conseil, et la réponse apportée doit valoir comme un témoignage intime, et non comme une méthode de gestion des anciens disparus. 

C’est pourtant en de telles méthodes que consistent (ou consistèrent) certains rites, dans d’autres sociétés, à d’autres époques. Dans un courrier consécutif à la publication du précédent épisode du présent feuilleton, Ivar Ch’Vavar me suggérait d’ailleurs que je trouverais plus facilement une réponse à la question ouverte par mon titre dans les livres d’ethnologie que dans les poèmes de Virgile. Mais pour moi, les deux ne sont pas exclusifs ; ou plutôt, depuis un certain angle (celui que forme au niveau de la tranche un volume retourné des Techniciens du sacré, peut-être), c’est la même chose ; et de  même que Jean-Pierre Vernant ou Marcel Détienne n’auront eu de cesse de lire Homère pour faire l’anthropologie de la Grèce ancienne, Virgile écrivant l’Énéide me semble au plus près de la culture et des pratiques religieuses romaines, qu’il contribue partiellement, d’ailleurs, à transformer (réciproquement, l’influence littéraire de l’œuvre de Lévi-Strauss est profonde, à titre personnel je considère La Pensée sauvage un manuel de poétique, et comme le montre bien Romain Bertrand dans Le Détail du monde, le projet scientifique de savants tels que Goethe ou Humboldt au XIXe siècle n’est pas différent en nature de celui de Ponge, étant tout à la fois anthropologique, botanique, zoologique et littéraire) : ce que l’on cherche lorsqu’on étudie les hommes, leurs pratiques, leurs représentations ou leurs manières de parler se trouve aussi dans leurs prières et leurs poèmes, qui ne valent certes pas pour des documents d’archive neutres, mais sont l’expression la plus lucide et la plus tourmentée de leur culture, transformée et enrichie par l’épreuve de cette matière elle aussi de part en part culturelle, la langue. Si bien que j’envisage à la question de Sophie Calle une réponse qui relève autant de l’ethnologie que de la littérature : à nos morts nous écrivons des poèmes que nous faisons lire aux vivants. 

*

Ranimer les morts en leur écrivant ; puis donner aux vivants la place des morts ; incarner les morts objets dans des sujets vivants ; les faire passer les uns dans les autres. Mais comment leur parler ? Dans quelle langue ? « Je suis de ceux, écrit Franck Venaille, qui s’adressent aux morts et qui en ont fait leur interlocuteur. Le silence est leur langue. » (C’est nous les Modernes) S’adresser en silence, ici, ça ne veut pas dire en son for intérieur : il s’agit d’écrire, d’utiliser des mots sur la page. Quelle est cette qualité du texte dont on peut dire qu’il est silencieux ? Comment écrire en silence ?

C’est nous les Modernes !
On reconnaît à la densité du silence que nous dégageons.
Silence !
(Franck Venaille, Ça)

On peut comprendre les choses ainsi : le « silence », c’est celui d’une parole qui accepte de se frotter au néant (et d’abord à son propre néant), ou d’emprunter ce chemin du néant pour retrouver ses morts — comme si le néant n’était pas une pure et simple absence d’être, mais un étrange pays, avec son épaisseur et ses visages mangés par le temps. Le silence est le danger que porte une parole poétique prenant sur elle le néant pour s’adresser aux morts. 

Voilà une présentation bien métaphorique ; et tous les poètes peut-être dégagent une assez grande « densité de silence », sans pour autant s’adresser aux morts. Je voudrais donc revenir à des questions de méthode, en mettant en évidence une pratique dont la parenté avec le rituel est plus palpable et qu’on peut appeler (dans un sens un  peu différent de celui que lui donne Bakhtine) l’hétéroglossie : le choix d’écrire dans la langue de l’autre.

*

Deux des écrivains parmi ceux qui ont poussé le roman jusqu’au poème (et jusqu’à un poème s’aventurant dans le pays des morts) l’ont fait dans une langue autre que leur langue maternelle : Joseph Conrad et Samuel Beckett. Si ce dernier maîtrisait parfaitement le français, ce n’est pas le cas de Conrad dont l’anglais (sa seconde langue étrangère après le français) était par contre loin de couler de source. En 1907, c’est-à-dire plus de dix ans après ses premiers romans en anglais, il confiait encore : « l’anglais est toujours pour moi une langue étrangère dont la maîtrise me demande un effort affreux ». Je ne parle donc pas ici de la tarte à la crème critique exhumée chez Proust par Deleuze, selon laquelle « les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » : l’hétéroglossie n’est pas toujours métaphorique. 

Or, quand on écrit dans une langue étrangère, faute d’une habitude suffisante, les mots apparaissent sans leur jointures usuelles, on distingue mal le cliché de la tournure originale, et la bizarrerie de la trouvaille. Faute de connaître l’effet exact des mots sur les interlocuteurs dont c’est la langue maternelle (le bariolé recherché dans tel assemblage fait-il carnavalesque ou kitsch ? Est-ce que douche-bag agresse comme connard, ou porte comme trou de balle une pointe d’ironie lasse ?), on avance à tâtons, comme dans une pièce non éclairée où des jouets d’enfants recouvrent le sol, en essayant de ne marcher ni sur des Lego silencieux mais tranchants, ni de buter sur une ambulance aux bords ronds mais dont la sirène est bruyante. 

Écrire dans une langue étrangère ressemble à la descente du fleuve d’Heart of Darkness (il faut éviter les troncs qui flottent et les flèches qui pleuvent), ou une aventure du Patna (et soudain… Craac !). C’est une expérience de l’enfoncement, à tâtons, dans le pays des morts. Je ne crois pas que cette fonction catabasique du recours à la langue étrangère ait été souvent soulignée par les critiques de cette œuvre, mais en lisant The Shadow Line — cette « confession » (d’après le sous-titre) dans laquelle un jeune capitaine (qui ressemble à l’auteur) présente comme une épreuve initiatique (c’est la signification du titre : passer la ligne d’ombre implique une sortie définitive de l’enfance) un trajet dans un vaisseau rempli de cadavres (ou lui apparaissant tels), sur un océan lugubre dont l’absence totale de vents (contraignant le bateau à l’immobilité) répondrait aux décrets de l’ancien capitaine mort — on se dit que les romans de Conrad peuvent être considérés ainsi : un rite opéré en langue étrangère pour accéder au pays des morts.

*

L’écriture comme rite, comme ritournelle. On s’engage dans le monde d’en bas comme l’enfant de Deleuze et Guattari s’engouffre dans la forêt :

Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. Il y a toujours une sonorité dans le fil d’Ariane. Ou bien le chant d’Orphée. (Mille-Plateaux) 

Un Orphée qui visiterait les Enfers avec une lyre en langue étrangère, maladroite, sonnant faux, mal accordée — ou accordée, sublime, par Thelonious Monk.

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s