Le hobby du journal

par Marie Fabre

extraits été-hiver
2018, 2019

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A quoi je pensais les longs soirs dans ce haut lit
d’une maison que seule la mort de mes vieux
avait pu faire mienne : et je les remerciais d’avoir
vécu et je les remerciais d’être morts : et dormir
dans leurs lits était gage pour moi d’une sorte de
paix qui ailleurs m’était niée : la paix d’enclume
symétrique et opposée à la joie des départs et de
l’ouvert, symétrique et opposée à la joie de se
générer soi-même et de s’oublier dans chaque
acte de création de geste de pensée d’expression.
Chaque arbre du jardin de la route portait cette
paix d’enclume et ainsi s’enfonçait dans le terrain
et la table était à sa place, la cheminée à sa place,
les lits, le ciel, là, là, là et là. C’était possession et
c’était bien autre chose que la possession – n’en
déplaise à l’Empereur – c’était le bénéfice vital de
ce-qu’on-n’a-pas-choisi, ce qui construit survit
et qui est ou bon ou à détruire et à quitter après
les morts. Me laisserait-on planter ma tente ?

Sachant que je désirais bien plus qu’une tente,
évidemment, aujourd’hui j’aurais tout flambé
pour être maîtresse en mon royaume (ce n’est
qu’un exemple) décimé les troupes (ce n’est
qu’un début) coupé les fameux ponts (ce n’est
qu’un vieux rêve mal cicatrisé) fait (ce n’est
pas sûr) un véritable carnage. La haine, en
somme. La haine continuait à pulser rouge.

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(…)

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Et les plus beaux moments de l’automne
enfin mûri étaient ces après-midi de
soleil jaune en mon salon transpercé
de lumière belle d’être si directe
qu’elle créait un peu partout de l’ombre
en projetant ses éclats. J’aurais voulu
plus de vitres encore en travers de ces
murs, et plus de coins et de recoins pour
le noir. Le mur du moi me suffisait à être
contenue dans quelque chose parfois
quand la paix toujours si mystérieusement
tombait. Alors je voyais ma table et je
pensais à la patience du travail qui
tout à coup me semblait si douce, un
si beau travail si c’était un travail, sûr
de rencontrer dehors un monde. Oui
j’aurais voulu pouvoir vivre toujours
dans cette assurance, avec une table
du papier à toucher et un rayon de
soleil – un autre monde en somme,
peut-être celui de mes souvenirs
peut-être celui d’une hypothétique
vieillesse. Présentement le mien pour
une heure ou deux, intermittences.

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(…)

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Je me réveillais au Tamil Nadu, 2019, 36
degrés et un oiseau mystérieux qui criait
à mon oreille, dans la nuit d’une maison
sans murs au cœur de la forêt. Le silence
indien était au fond le vrai silence que
j’attendais : animé de mille voix, de sons
qui plus que toute absence de bruit me
rendaient une présence dans un monde
si réelle qu’elle en était parfois effrayante
parfois grisante comme un paradis. Anima
animaux, klaxons, moteurs, branches et eaux
mais si peu de mots qu’il m’en fallait de moins
en moins pour dire quelque chose : dire
quelque chose est au fond chose assez rare
et pour le reste, des séries de sons-regards
et de gestes suffisent. J’étais arrivée sous
l’engueulade de cet oiseau qui m’avait si
clairement instruite de ma place en ce lieu,
comme le petit singe qui quelques jours
plus tard me volait mon écharpe, gravissant
une échelle pour se draper dedans telle la
diva que je n’étais pas. Sur sa rampe, il me
narguait avec un mépris total et fascinant.
Quant à moi j’avançais libre et peureuse
sur ma mobylette, au milieu des vaches et des
camions, sans plus tourner une page pour
quelque temps encore, tournant peut-être
à mon insu d’autres pages. Seul l’avenir
de ce passé le dira. Certes pas ces vers par
lesquels je reprends, douloureusement, ma
langue et le hobby de mon bavardage. Entre
deux lettres encore je regarde par la fenêtre
le soleil d’hiver de mon retour, les arbres nus
de ce qu’on a envie d’appeler début du printemps.
Je rentrais d’un pays de tant de fleurs que tout
ici me semblait pur et stérile, l’air et la pierre
sépia des immeubles, redoutable d’une douceur
faisant penser à une extinction. Mon corps plié
reprenait sa place sur le canapé. Mon esprit
plié dans les textes. Nous espérions du moins
que du pli et du repli naitrait je ne sais quel
étirement intérieur. Gros soupir de conscience

qui se prolongeait le samedi après-midi quand
si je restais chez moi depuis des mois un hélico
tentait de nous habituer peu à peu à son bruit
mais rien à faire et samedi après samedi rien
n’habituait à se sentir par ce bruit traquée
même chez moi si je décidais d’y rester ; un
bruit dont mon premier souvenir remontait
au 11 janvier : sans doute aurions-nous dû
refuser à cette occasion déjà d’être terrorisés
plus encore sous prétexte de protection mais
le mal était fait et désormais l’hélico sillonnait
les samedi lançant même dans la nuit ses rayons
pour traquer les dits fracasseurs. C’est ainsi
que je voyais l’expression d’une volonté politique
qui s’affirmait en différents points du globe :
transformer la réalité en film de merde, y
mettre des flics qui visent dans l’oeil et des
hélicos sur la tête, une apocalypse et les stages
de survie à l’apocalypse, un androïde qui répond
de travers à toutes tes questions en gare de Lyon,
éléments disparates des boucles d’un imaginaire
à deux balles. Le XXème siècle avait été frappé par
les idées, le retour matérialisé de l’abstraction
pour tous : notre Tlön XXI serait-elle faite d’images
grosses comme des pouces ? me demandais-je
souvent en voyant se dresser en plein milieu
du fleuve un gros machin ou cage de verre trop
compliquée que je supputais dessinée par un
ancien enfant grandi comme moi devant
Goldorak. Simple supposition pour un musée prêt
à muter ou décoller. Penchée au balcon j’aurais voulu
déchirer ce ciel gris pixélisé, voir l’hélico exploser
le silence s’installer. Septième jour du retour :
de temps en temps je me passais les bandes
immatérielles des oiseaux indiens qui me
réveillaient tous les jours au lever du soleil
durant les semaines passées comme des échos
déformés, moins pépiants, plus vifs et plus
grinçants, de ceux qui me réveillaient ado.

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