Chansons (1/3)

par Pierre de Vic dit le Moine de Montaudon
traduit de l’occitan par Luc de Goustine

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Un moine troubadour ? Il n’y a pas d’obstacle à cela, sachant que la plupart des artistes du temps ont puisé leur éducation, et singulièrement leur art musical, dans les monastères. Là, et particulièrement à Saint-Martial de Limoges, se pratiquaient non seulement le plain-chant, mais la composition de « tropes » ou variations improvisées sur les psaumes et antiennes, qui sont peut-être même à l’origine du tropar ou trobar, le « trouver » des troubadours… 

Ce moine-ci nous est donné comme natif de Vic près d’Aurillac (Cantal), et attaché à l’abbaye d’Aurillac avant de devenir prieur de Montaudon. On le dit prénommé Pierre, et gentilhomme sollicité par ses « barons » – pris ici dans le sens ancien de « compagnons » – de quitter son cloître pour s’attacher au roi d’Aragon, souverain auprès duquel il aurait terminé sa carrière au prieuré de Sant Pere de Bell-Lloc, près de Villafranca en Roussillon, dépendant du l’abbaye d’Aurillac. Entre-temps, il aurait brillamment tenu un office à la célèbre fête courtisane et chevaleresque de la cour du Puy : celui de « donner l’épervier », c’est-à-dire d’arbitrer comme juge des épreuves qui étaient à la fois de courage, d’adresse et d’inventivité poétique… 

Les repères livrées par sa « satire des troubadours » (1195), son débat entre riche et pauvre (av. 1209) ses chansons, envois ou dédicaces à Marie de Turenne, dame de Ventadour, et finalement son apostrophe à l’empereur Oton IV dont le dernier repère est de l’an 1210. montrent qu’il vécut au tournant des XIIe-XIIIe siècles.

A ce personnage à multiples facettes, la diversité des œuvres subsistantes mérite bien d’être associée. L’une d’elles, la plus célèbre, que nous esquiverons ici parce qu’elle entraînerait à de folles exégèses, est sa satire des troubadours qui se pose en rivale ou poursuite de celle de Peire d’Alvernhe (v.1170). Mais la palette reste est assez fournie pour donner de son dilettantisme narquois un bon aperçu.

D’abord, l’un des volets de ses satires d’humeur – enuegs et plaze. « M’ennuie » étant en français trop faible, sans user de grossièretés qui l’eussent ravi, nous l’avons traduit « M’importune… ». Quant au « Me plaît », nous en avons placé un, pour faire contre-poids. 

En revanche, les débats ou tenson que ce moine déluré mène avec Dieu le Père  ont tout pour nous distraire ; celui concernant sa carrière propre – devait-il ou pas quitter le cloître et rejoindre Richard Cœur-de-Lion ? – lui donne l’occasion de reprocher au Créateur la négligence avec laquelle il a laissé emprisonner le roi d’Angleterre. Deux autres débats s’enchaînent pour intenter un  procès virulent… au dames qui se maquillent.  A charge et à décharge, car elles sont accusées de détourner les peintures et pigments qui ne devraient servir qu’à enluminer les Saintes Images. Les suggestions faites au Créateur pour y remédier comme les impacts organiques de l’opération valent un cartoon dans Punch… ou dans Charlie Hebdo.

Ensuite, le moraliste chrétien, d’avance disciple du Poverello d’Assise, se révèle avec une acuité évangélique imparable. Entre le « manant », au vieux sens de riche propriétaire résident, et le « frère », c’est-à-dire le petit, le pauvre divaguant qui ne vaut qu’au regard de la fraternité humaine, s’engage un débat qui n’est pas prêt de s’achever, nous prévient l’auteur, et nous pouvons lui donner raison. 

Enfin, tout moine qu’il est, l’une de ses chansons d’amour ici choisie ne lésine pas sur les courtoisies de cœur et de manière ; elle illustre à la fois sa virtuosité dans le maniement d’une rhétorique courtoise commune à ses contemporains et la délicatesse personnelle qu’il y met. 

Ce moine galant, satirique et vitupérateur des injustices de son temps serait de nos jours parmi les simples en colère…  non sans humour.

Que dire des traductions que nous en proposons, sinon nous excuser qu’elles soient si médiocres ? Impossibles au regard des rythmes et des rimes, nos translittérations peuvent tout au plus suggérer l’impalpable atmosphère qui auréole ces interventions poétiques – faites pour être chantées, quoiqu’il ne reste qu’une seule partition. Il nous suffira d’avoir surpris sur vos lèvres un sourire, ou un éclat dans vos yeux, pour augurer que nous aurons, agenouillé aux talons de ce moine astucieux, avec une sincère dévotion, servi la messe…

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FORT M’ENOIA, S’O AUZES DIRE

Des enuegs du Moine de Montaudon, voici le plus célèbre et caractéristique, dont nous avons encore la mélodie.

Fort m’enoia, s’o auzes dire,
parliers quant es avols servire ;
et hom que trop vol autr’ aucire
m’enoia, e cavals que tire ;
et enoia∙m, si Dieus m’ajut,
joves hom, quan trop port’ escut
que negun colp no∙i a avut,
capellan e monge barbut
e lausengier bec esmolut.

M’insupporte, j’ose le dire,
beau parleur inapte à servir ;
et qui veut son prochain occire,
et cheval qui à la main tire ;
m’insupportent, si m’aide Dieu,
jeune homme arborant un écu
qui jamais de coup n’a reçu,
chapelain et moine barbu
et louangeur à bec aigu.

E tenc dona per enoiosa
quant es paubra et orgoillosa,
e marit qu’ama trop sa sposa,
neus s’era domna de Tolosa ;
et enoia∙m de cavallier
fors de son païs ufanier,
quant en lo sieu non a mestier
mas sol de pizar el mortier
pebre o d’estar al foguier. 

Insupportable est l’envieuse
dame pauvre qui est orgueilleuse,
et mari fou de son épouse
fût-elle dame de Toulouse ;
et m’insupporte chevalier
loin de chez lui fanfaronnier
quand en son logis il ne fait
que piler le poivre en mortier
et rester au coin du foyer.

Et enueia∙m de fort maneira
hom volpilz quan porta baneira,
e avols austors en ribeira,
e pauca carns en gran caudeira ;
et enoia∙m, per Saint Marti,
trop d’aiga en petit de vi ;
e quan trob escassier mati
m’enoia, e d’orp atressi,
car no m’azaut de lor cami.

Et m’insupporte de vive manière
couard qui porte bannière,
mauvais autour en rivière
et maigre viande en cuisinière ;
et m’insupporte, par saint Martin,
trop d’eau dans pas assez de vin ;
et croiser boiteux le matin
m’insupporte, et aveugle aussi,
car je ne suis pas leur chemin.

Enoia∙m longa tempradura,
e carns quant es mal coita e dura,
e prestre qui men ni∙s perjura,
e vielha puta que trop dura ;
et enoia∙m, per Saint Dalmatz,
avols hom en trop gran solatz,
e corre quan per via a glatz ;
e fugir ab cavalh armatz
m’enoia, e maldir de datz.

M’insupporte abstinence qui dure,
et viande mal cuite et dure,
et prêtre qui ment et parjure,
et vieille pute qui perdure ;
et m’insupporte, par saint Delmas,
le salopard trop gracié,
et courir sur voie verglacée
et fuir à cheval tout armé
m’insupporte, et jurer aux dés.

Et enoia∙m, per vita eterna,
manjar ses foc, quan fort iverna,
e jaser ab veill’ a galerna,
quan m’en ven flairors de taverna ;
et enoia∙m e m’es trop fer
quan selh que lav’ olla enquer ;
et enueia∙m de marit fer,
quan eu li vey belha molher,
e qui no∙m dona ni∙m profer.

Et m’insupporte, per vita éterna,
de manger froid quand on hiberne
et coucher par nuit de galerne
quand me viennent odeurs de taverne ;
et m’insupporte et déplaît fort
que le rinceur du pot s’enquière ;
et m’insupporte époux cruel
quand je lui vois épouse altière
et qui ne donne ni ne promet.

Et enueia∙m, per Saint Salvaire,
en bona cort avols violaire,
et a pauca terra trop fraire,
et a bon joc paubres prestaire ;
et enoia∙m, per Saint Marsel,
doas penas en un mantel,
e trop parier en un castel,
e rics hom ab pauc de revel,
et en tornei dart e quairel. 

Et m’insupporte, par Saint Sauveur,
en bonne cour mauvais violaire,
et pour peu de terre trop de frères,
et à bon jeu gain de misère ;
et m’insupportent, par saint Marceau,
deux peaux en un seul manteau,
et trop de maîtres en un château,
et riche homme sans délassements
et au tournoi flèche et carreau.

Et enueia∙m, si Dieus mi vailla,
longa taula ab breu toailla,
et hom qu’ap mas ronhozas tailla,
et ausbercs pesanz d’avol mailla ;
et enoia∙m estar a port
quan trop fa greu temps e plou fort ;
e entre amics dezacort
m’enueia, e∙m fai piegz de mort,
quan sai que tenson a lor tort.

Et m’insupporte, Dieu me travaille,
longue table à nappe de paille,
et main galeuse qui tranche et taille
et lourd haubert à maigres mailles ;
et m’insupporte passer un port
par sale temps quand il pleut fort ;
et entre amis le désaccord
m’insupporte, et pis que la mort
quand je sais qu’ils disputent à tort.

E dirai vos que fort me tira :
veilla gazals quan trops atira
e paubra soudadeir’ aïra,
e donzels qui sas cambas mira ;
et enoia∙m, per Saint Aon,
dompna grassa ab magre con,
e senhoratz que trop mal ton ;
qui no pot dormir, quant a son,
major enoi no∙n sai el mon.

Et vous dirai-je me déplaire
vieille goton qui trop attire
et pauvre catin fait haïr,
et coquet qui ses jambes admire ;
et m’insupportent, par saint Avon,
dame grasse avec maigre con
et triste sire qui trop mal tond ;
et de ne pas pouvoir dormir,
je ne connais épreuve pire.

Ancar i a mais que m’enoia :
cavalcar ses capa, de ploia,
e quan trob ab mon caval troia
qui sa manjadoira li voia ;
et enoia∙m e no∙m sab bo
de sella quan croll’ a l’arço,
e fivella ses ardaillo,
e malvaitz hom dinz sa maiso
que no fa ni ditz si mal no. 

Et m’insupporte plus encore
chevaucher sans cape sous la pluie,
et que mon cheval trouve truie
qui lui a volé sa mangeoire ;
et m’insupporte, ne juge pas bon
selle qui glisse de l’arçon
et broche sans ardillon,
et mauvais homme en sa maison
qui ne fait ni dit rien de bon.

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PLAZER / PLAISIR
Fort me plaît distraction et gaîté

Et voilà qui répond à l’ennui précédent.

Molt mi platz deportz e gaieza,
Condugz e donars e proeza,
E dona franca e corteza
E de respondre ben apreza ;
E platz m’a rie home franqueza,
E vas son enemic maleza.

Fort me plaît distraction et gaîté
festin et cadeau et prouesse
et dame gracieuse et courtoise,
et répartie bien pertinente ;
me plaît du riche le bon coeur
et pour son ennemi rigueur.

E platz me hom que gen me sona
E qui de bo talan me doua,
E ri ex hom quan no mi tensona,
E-m platz qui-m ditz be ni-m razona ;
E dormir quan venta ni trona,
E gras salmos az ora nona.

Et me plaît qui gentil m’appelle
et qui de bon coeur me donne
et riche homme qui ne me querelle
et me plaît, me loue et défend,
et dormir quand il vente et tonne
et gras saumon à l’heure de none.

E platz mi be lai en estiu
Que-m sojorn a font o a riu,
E-ill prat son vert e-l flors reviu
E li auzelhet chanton piu,
E m’amigua ve a celiu
E lo-y fauc una vetz de briu.

Et me plaît bien là-bas l’été
hanter fontaine ou ruisseau
quand prés verdissent et fleur revit
et quand les oiselets pépillent
et mon amie vient en cachette
et je lui fais un calin à la hâte.

E platz mi be qui m’aculhia,
E quan gaire non truep fadia;
E platz mi solatz de m’amia,
Baizars e mais, si lo-i fazia ;
E si m os enemicx perdia,
Mi platz, e plus s’ieu lo-i tolhia.

Et me plaît bien qui m’accueillit
et n’y trouve pas sorcellerie.
Me plaît consolation de mon amie,
son baiser et plus, si je le faisais.
Et si mon ennemi y perdait
me plaît plus que si je lui prenais.

E plazon mi be companho
Cant entre mos enemicx so,
Et auze ben dir ma razo,
Et ill l’escouton a bando.

Et me plaisent bien les compagnons
quand je suis chez mes ennemis,
et j’ose dire bien haut mon discours
et eux l’écoutent tout autour.

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À suivre…

 

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