Esthétique du mal (1/5)

par Wallace Stevens. Traduit de l’anglais (USA) par Alexandre Prieux

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I

Il était à Naples en train d’écrire au pays
Lisant, entre deux lettres, des paragraphes
Sur le sublime. Le Vésuve grondait
Depuis un mois. C’était bon d’être assis là,
Cependant que des salves étouffantes, par éclairs,

Crépitaient aux fenêtres. Décrire la terreur
D’un tel son était possible parce que ce son
Etait antique. Il cherchait à se rappeler les phrases : la douleur
Audible à midi, la douleur torturant la douleur,
La douleur se tuant au point extrême de la douleur.
Le volcan tremblait dans un autre éther,
Comme le corps tremble au terme de la vie.

L’heure du déjeuner était proche. La douleur est humaine.
Des roses nageaient dans le café froid. Son livre
Garantissait une impeccable catastrophe.
N’étaient les hommes, le Vésuve pourrait changer
La terre entière en feu solide sans trouver
La douleur (il ignore les coqs qui nous narguent
Dans l’agonie). Devant cet aspect du sublime
Nous renâclons. Et cependant, n’étaient les hommes,
Rien du passé ne se sentirait disparaître.

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II

Dans une ville où poussent des acacias, il se tenait
A son balcon dans la nuit. Les pépiements devinrent
Trop sombres, trop lointains, trop semblables
Aux accents d’un sommeil affligé, aux syllabes
Qui se formeraient toutes seules, avec le temps, exprimant
L’intelligence de sa tristesse, communicant
Ce qu’une méditation n’atteint jamais vraiment.

La lune se levait comme si elle s’éloignait
De sa méditation. Elle fuyait son esprit.
Elle était part d’une souveraineté sans cesse
Le surplombant. Toujours la lune lui résistait,
Comme la nuit résistait. Une ombre s’étendait
Ou simplement semblait s’étendre jusqu’à lui
Comme il disait cette élégie tirée de l’étendue :

C’est la douleur qui est indifférente au ciel
Malgré le jaune des acacias, dont l’arôme
Flotte encore lourdement dans la nuit
Vieille et lourde. Elle ne remarque pas
Cette résistance, cette souveraineté, et dans
Ses propres hallucinations ne voit pas
Que ce qui la rejette la sauve à la fin.

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III

Ses fermes stances pendaient comme des ruches en enfer,
Ou ce qu’était l’enfer, puisqu’à présent enfer et ciel,
Ici, sont un, Ô terra incroyante.

La faute en est à un dieu plus qu’humain,
Qui par sympathie s’est fait lui-même homme,
Et ne saurait s’en distinguer, quand nous pleurons

Sur nos souffrances, notre plus vieil ancêtre,
Pair de la plèbe du cœur, le seigneur écarlate,
Qui nous a précédés dans l’expérience.

Si seulement il n’était pas si pitoyable,
Fléchissant notre sort, soulageant nos grands maux
Comme les moindres, camarade indéfectible du destin,

Un dieu trop, trop humain, père de nos plaintes
Et genèse sans courage… Il semble
Que la santé du monde pourrait suffire.

Il semble que le miel de l’été banal
Pourrait suffire, que ses rayons d’or feraient
Partie d’un aliment lui-même en suffisance,

Que l’enfer, ainsi changé, disparaîtrait,
Que la douleur, sans plus de mimiques sataniques,
Deviendrait supportable, que nous serions sûrs du chemin.

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À suivre…

[Illustration : Wightman Williams, pour l’édition originale d’Esthétique du mal]

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