Cinq poèmes

Par Cynthia Manick. Traduit de l’anglais (USA) par Marine Cornuet

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Ce que je sais du Blues 

Je sais que les papillons peuvent téter
avec leurs pieds.
Le vinaigre de mûre ou l’eau de pomme
peuvent faire tomber une fièvre.

Je sais la longueur affutée
de la langue de ma mère
utilise tout du fruit
et de la tige, disait-elle, ne laisse
rien après toi.

Je sais que la peau du maquereau
est plus douce qu’une paupière.
Je sais le sel – la façon dont il se glisse
entre le bout des doigts, s’empilant
sur les genoux d’une épouse comme de l’or.

Entends-tu comme je retiens
un souffle à l’intérieur –
usant de mon corps pour dire
Je pourrais être ta Clémentine
Je pourrais être ton doux trésor.

Oui,
je sais nommer les choses.
On m’a appelé p’tite dame,
négrillon, nana, mamacita, la noire,
la grande, la foncée, femme –
chaque nom me cartographie.

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La faucheuse en moi

Pense à la manière dont les médecins déballent un corps.
Couleurs primaires et métal froid joints juste comme il faut.

Cette cicatrice, je ne la montre pas – mon amour
des videos chirurgicales à 1h du matin,
serpents orthopédiques qui re-brisent os et mémoire
musculaire. Le paradis, c’est le son de maillets minuscules,
métacarpiens s’empilant les uns sur les autres

comme ces garçons haitiens qui tombèrent
dans les failles de la terre –
si vite que même la gravité en fut surprise.
Minuscules galaxies formées dans leurs bouches,
un rassemblement de langues, âmes, et débris.
Poussière qui a dit Je vous mange pour vivre.

J’interroge ces âmes et ces charognards.
Secoue-t-on du crâne l’odeur de la mort
comme le châle d’une femme,
ou repose-t-elle dans la pliure des mains
et cet espace entre chaussette et cheville?

Je veux être cet animal qui creuse
le sol pour des pêches, des os, et des étoiles.

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Ethel Septembre

Ta chaise à bascule se balance d’elle même à présent,
le fantôme d’une beauté du sud en coton à fleur

le craquement des pois pinçant la pulpe. Dans ta
jeunesse, tournoyant en taffetas et soie, éventail pastel,

courbure de lèvre, tu es une débutante. Pieds sans
tissus, tu cours à travers champs, fourmis aux chevilles –

bidon bougeant au son des ouaouarons. Tenant
ta main et des tiges de coquelicots, ton frère

te mène à un arbre où les pêches volent. Et là
tu t’assois, fourrant des noyaux de cerise dans le creux

de tes joues et ton nez. As-tu vu M. Nat ?
Ils l’ont disposé dans une chaise en rotin, orteils bruns

pointant vers les Carolines. Les mouches du cancer
rassemblées dans ses poches, la mort a suivi et s’est installée.

Est-il déjà là-bas ? Maintenant tu es sous le porche. Cette maison
aux volets blancs et bouteilles de coca au cou allongé.

Mon père est étendu sur tes genoux, tête bercée par les grillons, et
tu commences à chanter, « mah honey, mah honey, mah honey. »

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2 heures du matin

Je fais des bruits
________d’animal plus que d’homme

tentant de trouver
ces parties de mon ombre

qui étaient chants
________pinces à cheveux
________un coup
de cœur entendu dix
________pas en arrière

Qui aurait cru que les mots de 2 heures
________avaient la texture

de petites cosses de piment
foncées comme des bleus

Qui aurait cru que les mots de 2 heures
________criaient leur sauvagerie

fourrure dans les coins
peau conquise
couenne facilement tranchée

Je plie le chagrin
________dans mon poing
comme un louveteau
________mort

serrant contre moi l’heure
à laquelle il cessa
de se débattre

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Traite Atlantique

pour les ancêtres des petites filles noires

Tout ce que je veux c’est de la pluie
tout ce que je veux c’est de la pluie et de l’air et du sommeil et de l’air
et de l’eau

tout ce que je veux c’est de l’eau
de l’eau dans ma bouche comme un bleu rugueux
de l’eau attrapant mes paupières
comme la plus pure des chutes d’eau
tout ce que je veux c’est une chute d’eau

pour tomber en pièces
pour tomber sur des nuages où
ma mère et mon père dorment
pour tomber en disgrâce

un saut sans grâce où
tout ce dont j’ai besoin c’est de l’air
tout ce dont j’ai besoin c’est de l’air pour voler
pour me lâcher dans la mer

tout ce que je veux c’est la mer
des bipèdes sur les seins
me tirant comme
un sous-marin ou bateau plombé
m’amenant partout
me tirant nulle part
ce que je veux vraiment
c’est rentrer chez moi

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Un commentaire sur “Cinq poèmes

  1. Cela a été bien et bon de commencer ma journée active par la lecture et ensuite la relecture de cet ensembles de poèmes.
    Là, sinon relever que c’est sans doute cet alliage de notations « concrètes » et de vues « abstraites que je dois aimer d’abord, je ne peux en dire plus. C’est ne pas en dire grand chose, donc. Mais, que ce soit pas grand chose qui soit à dire, ça n’empêche pas de le dire, n’est-ce pas ?

    (une petite coquille que cet oubli d’un tiret, dans ‘Secoue-ton du crâne l’odeur de la mort’ ?)

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