Au pays de c. (1/2)

Par Christophe Lamiot Enos.

.

.

Le 1er janvier 1981, tard dans la nuit, ma sœur et moi partons de Tilleul-Dame-Agnès en automobile, pour rejoindre un autre poste de télévision, plus petit, qui capte moins facilement les ondes, avec son antenne arrondie au sommet, ses modestes dimensions, ses grésillements, le bouton à tourner pour chercher les chaînes tout en scrutant l’écran.  Ma sœur vient d’obtenir depuis peu son permis de conduire (elle a deux ans de plus que moi, qui en ai 18, alors).  Ceci pour les dessins animés de Tex Avery.  La télévision n’a fait son apparition dans notre maison qu’il y a deux ans, tout au plus.  Tout à coup, comme nous roulions dans la nuit, ma sœur et moi, dans la vieille 2CV qu’elle venait d’acheter, un peu passé Lieurey, où une personne de connaissance, qui faisait de l’auto-stop, était monté nous rejoindre et occupait, depuis, la banquette arrière du véhicule, dans la ligne droite, sur la route déserte, à l’approche de minuit, au moment où je fais du feu pour allumer la cigarette de la conductrice, que celle-ci se penche avec sa cigarette vers le feu, ça y est, voici le pays de c.—Je suis au pays de c. Mais plus de conductrice à côté de moi, plus d’autostoppeur sur la banquette arrière de la 2CV, plus de 2CV, même !  Où, la campagne environnante, pourtant connue ?  Où, la route départementale, plusieurs fois suivie à bicyclette dans le passé ?  Où, l’immobilité du paysage ?  Où, la rigueur de la nuit de janvier en Normandie ?  

Comment les retrouver ?  

Comment ?  

Comment ?

Il est rapporté, par la suite (mais faut-il croire exactement et toujours la parole rapportée ?), qu’une des roues avant du véhicule ayant mordu hors de la chaussée,  la vitesse accumulée dans la ligne droite a empêché toute possibilité de redresser de façon à éviter le fossé et, par conséquent, le poteau en face—Poteau contre lequel, je l’imagine, mon corps a été violemment projeté (ceinture ou pas).  Il est rapporté, de même, les débris épars de la Citroën ;  la nuit ;  la vaste nuit de l’année, du premier de l’an ;  les automobiles qui passent sans s’arrêter, bien que des signes leur soient faits pour indiquer la présence d’un  blessé et le besoin d’aide urgente (le blessé ne bouge plus).  Dans la nuit du 1er janvier 1981.  Sur le bord de la route départementale, deux miraculés et un blessé grave.  

Au pays de c., l’Imaginaire reprend ses droits.  Des mains vous prennent.  Des bras vous portent.   L’alentour se rapproche.  Se manifeste et se rapproche, s’active pour vous tirer d’affaire.  Vous êtes l’objet de bien des égards.  Dans le détail, il s’agit de vous ramasser et d’établir au plus tôt votre état—Comment vous conserver en vie, de la façon la moins incomplète possible.  Vous n’étiez finalement pas si insignifiant, qu’il convienne à présent de préserver le plus possible, qu’une multitude d’actions maintenant convergent vers vous et en ce sens.  D’un hôpital à un autre, plus important (CHU de Rouen, Charles-Nicolle).  Mais vous ne le savez pas vraiment.  Vous ne le savez pas, en tout cas, directement—Paroles rapportées, encore !  Fragments de preuve ;  jamais preuves au sens où vous mettriez la main au feu que.  Peut-être l’entendez-vous.  Peut-être.  Peut-être le ressentez-vous faiblement, comme d’une grande distance.  Peut-être.  Dans de la nuit.  Que dire ?  

Douze jours au pays de c.  

Une douzaine.  

Chaque jour.  

Chaque jour fait de moments.  

Moment après moment.  

Les uns à la suite des autres.   Pénétrer plus profond encore au pays de c. (il y aurait un pays de c. périphérique, pour ainsi dire ;  un pays de c. plus profond, puis encore plus profond, puis encore plus, plus profond :  quatre modalités suivant lesquelles séjourner au pays de c. ;  mais telle cartographie, ancienne désormais, ne paraît aujourd’hui plus de mise).  A l’étrangeté de l’espace, s’ajoute un éloignement temporel qui ne cesse d’aller croissant.  Et ces mœurs du pays de c., elles concernent le rapport du pays de c. à ce monde ;  pas le pays de c. à proprement parler (à strictement dire).  

Nu.  Etre nu.  

Au pays de c. :  être nu.  

Au sens de débarrassé de l’encombrant, dévêtu de l’inutile autant que du superfétatoire.  Ne plus pouvoir biaiser—Ou se cacher ;  se dissimuler ;  gagner du temps.  Ici, au pays de c., chaque fraction de seconde compte.  Voici le pays de c. :  pays où chaque fraction de seconde compte tant et tant ou tant et plus qu’il est peu de dire qu’une intensité s’est emparée de chaque chose et caractérise l’atmosphère.  Se trouver au pied du mur.  Désormais, impossible de se payer de mots.  Est-ce le sentiment de mort imminente ?  Certainement.  Mais plus encore :  cet autre sentiment que ce qui doit se produire, se produira.   Se trouver nu devant soi.  Au pays de c. :  voici que chacun se retrouve nu devant soi.  Non seulement il a été débarrassé de ce qui restait des affaires qu’il portait au moment du choc, pour revêtir une sorte d’uniforme ou vague blouse aux couleurs de l’hôpital, d’après le sens commun de la reconstitution, mais encore  c’est avec ce qui lui reste, ce qui demeure avec lui quand tout lui a été retiré, une fois spolié de l’ensemble de ce qu’il avait patiemment rassemblé autour de lui, soit avec sa seule âme ou  avec sa propre détermination à vivre, qu’il mène le combat.  Oui, le combat.  C’est un combat, une lutte.  Combat de chaque instant.  A se connaître soi-même exactement.  Mais quelque chose d’autre, encore.  Il n’y a pas de questions qui tiennent—Le temps n’est plus aux questionnements, aux interrogations sans fin.  Aux détours.  Pourquoi moi ?  Pourquoi à cet endroit ?  En ce moment précis ?  De telles questions ne se posent pas.  Le pays de c. s’impose avec une évidence extraordinaire.  

De même :  la musique.  

Ahuri, le visiteur du pays de c.  Ahuri. 

Ahuri halluciné.  

Ah !  

Il a cru qu’avoir identifié son avenir suffisait !  Lui donnait toutes les forces !  Tous les pouvoirs !  Que marcher en paix avec lui-même le tiendrait au-dessus des maladies !  Des déboires !  Le protégerait !   Il a voulu enfreindre les lois !  Et quelles lois !  Les lois de la vie !  Les fondamentales !  Oublier la prudence !  Contrevenir aux usages !  S’est senti capable de tout, une fois adulte et en état d’exaltation intérieure!  Il a pensé pouvoir s’approcher encore et encore de la mort, peut-être, de façon à la défier ;  à voir à quoi elle ressemble !  Vivre avec la camarde, peut-être !  La regarder dans les yeux !  Songé rejoindre les fantômes et revenir ensuite, porteur de quelque savoir sans nom, vraiment !  Non, ceci n’a pas eu même à faire l’objet d’une concertation élaborée, c’est-à-dire relever d’une stratégie, courte ou de longue haleine.  Il rencontre le réel.  Il rencontre la vie.  Eh bien, voici.  

.

.

À suivre…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s