STANISŁAW  PRZYBYSZEWSKI (1/4)

par Brice Bonfanti

Ce feuilleton est extrait des CHANTS D’UTOPIE dont le deuxième cycle paraîtra en mars 2019 aux éditions Sens & Tonka

      

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Chant XIX

STANIS ŁAW PRZYBYSZEWSKI

au tréfonds de l’abîme, une lueur de vie

POLOGNE

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à Flora Bonfanti
mon Guido, ma Gemma, mon Alberto, ma Bice

Munuscula mea sepe multum conspexi et ab invicem segregavi, nec non segregata percensui, digniusque gratiusque vobis inquirens. Neque ipsi preheminentie vestre congruum comperi magis quam furiosam canticam*.

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* J’ai souvent, avec soin, examiné ces minuscules œuvres miennes, et j’en ai écarté certaines, puis passé en revue celles non écartées, cherchant celle plus digne de vous, qui vous soit agréable. Je me suis rendu compte, alors, que rien ne convenait mieux à votre éminence qu’un chant furieux.

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Jestem ponad wszystkim. Chwilami zdaje mi się, że mam rodzaj jakiegoś nadmózgu.

Je suis au dessus de tout. Parfois, j’ai l’impression d’avoir un genre de mégacerveau.

Stanisław PRZYBYSZEWSKI, Requiem Aeternam, 1893-1904

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1.

Dans les temps arriérés, commun hominidé, naquit choqué : Stanisław, dès sa sortie, s’introduisit : dans le malheur qui le couvrit, qu’il découvrit. Il eut froid, faim, peur.

Hurla, hurla. On le prit, l’allaita, lui parla – houlala. Stanisław renaquit et connut, connaquit, reconnaquit : odeur des bras, peau du sein lactifère, basses fréquences de la voix.

Il eut chaud, rassasié, rassuré. Pénétra : un substitut de l’utérus, foyer rappel du principiel, qu’il chercherait toute sa vie, depuis chacun de ses gyrus, dans son cerveau, à recréer, comme les animaux hominidés, à cause de la grâce de néoténie, grâce à la cause de néoténie, recréent un utérus, artificiel – maisons foyers, villes foyers – pour y vivre, car la loi naturelle, trop tôt, les en a expulsés. C’était compliqué.

Une bénédiction ! que sa malédiction – commune. Stanisław, en s’attachant à qui l’agrée, pourra jouir et souffrir : de présence, d’absence.

Ne sera pas ce nouveau-né qui dès que né est constamment thermométré, soif de lait aussitôt soulagée, couches changées sitôt souillées.

Ne sera pas ce nouveau-né inappétent d’attachement, apathique, sans compassion et sans passion, une machine hominidée, un machin qui jamais ne pourra être humain.

Stanisław percevait un sourire inconnu, il souriait. Et la mère, aussitôt, détournait son visage à deux mains, déposait sur ses yeux ses deux mains.

Qu’il vît le monde, que le monde le vît, elle évitait. Elle lorgnait, l’air du soupçon, tout regard étranger porté sur Stanisław – qu’elle couvrait d’un voile opaque.

Elle disait : Tu es moi, tu es mien, tu es mon roi ou tu n’es rien. Qui es-tu ? ne lui demandait pas son père.

Et la mère parlait, avec sa bouche sexuelle, avec sa vulve qui parlait, qui s’approchait de plus en plus du nouveau-né saisi d’effroi, saisi d’ivresse ; et la bouche bougeait, s’ouvrait et se fermait, bouchait la vue du nouveau-né, parlait sans cesse, et s’approchait de plus en plus ; la bouche vulve lui lançait ses effluences sexuelles dans le nez, et s’approchait, saisissante d’effroi, d’ivresse, et tout à coup : gobait son crâne mou.

Et ainsi grandit-il, du moins le tenta-t-il, tenta-t-il.

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2.

Garçonnet, Stanisław souvivait dans des dissociétés – de classes, de conflits, et de conflits de classes. La société n’était pas née.

Là en bas, c’étaient dissociétés de dissociés : le chaotique dépérissement de chacun était la condition du chaotique dépérissement de tous.

L’unité des humains n’était pas née – entre animaux hominidés, pas de réelle différence au tréfonds de chacun, au sommet de chacun ; que d’irréelles, tribales, de surface.

L’hémisphère oriental du cerveau possédait dans la part antérieure de son aire singulaire : un renflement. Et l’hémisphère occidental du cerveau possédait dans la part antérieure de son aire singulaire : un renflement.

Or Stanisław, bien que pitchoun, à Dagny la pitchoune, était marié – à Dagny dont le jeu favori était de chatouiller : et l’un et l’autre renflement chez son mari pitchoun.

Chatouillé un renflement, à bâbord ! et Stanisław souffrait suraigûment, d’âme et de corps. Chatouillé l’autre renflement, voisin de quelques millimètres, à tribord ! et Stanisław jouissait suraigûment, d’âme et de corps.

Le réel extérieur n’avait en rien changé : Sa maman ne venait pas de décéder – l’était déjà. Ses quatre sœurs, d’être violées par quinze mâles, l’acide sur la face, en cave – l’avaient déjà été. Son frère aîné, de lui forcer la fellation, le faire taire, la longue aiguille dans l’oreille – l’avait souvent fait. Et son papa, de lui casser quelques canines, cogner son crâne à l’occasion de sodomies obligatoires – l’avait toujours fait.

Non. Le réel intérieur avait lui seul changé, par un chatouillement : chatouille, souffrance ; chatouille, jouissance ; chatouille, souffrance, jouissance.

Et chaque jour avec Dagny, c’était ainsi. Stanisław oscillait, enfer et paradis ; il tendait vers un pôle puis l’autre – pas d’un tiroir à l’autre étanche ! et puis de l’autre à l’un étanche ! non mais plutôt : sur une échelle continue et graduée entre deux pôles, poussé vers l’un des pôles, il oubliait le goût de l’autre antécédent.

Chaque jour sans Dagny, c’était ainsi, aussi. Pour osciller, Stanisław n’avait pas besoin d’elle. Mais pour son art de chatouiller ? d’accentuer son osciller ? sa vie ? la vie ?

Mon Stanisław. Tu es instable. Or l’instable rencontre l’instant, et l’instable répond à l’instant, qui lui répond. Les deux forment un cercle, un état autour d’eux et entre eux : leur circonstance : stance en cirque, stance en cercle ; station en cirque, en cercle ; repos en cirque, repos en cercle ; demeure en cirque, en cercle – où l’instance, stance intérieure, est demeure intérieure, stance intérieure de l’instant ; la circonstance, la stance en cercle, où l’instance est en cercle demeure intérieure.

L’instable est froid, l’instant est froid, leur fruit est froid : c’est l’asthénie. L’instable est chaud, l’instant est chaud, leur fruit est chaud : c’est l’euphorie.

Rappelle-toi cette autre femme, l’ennui ; pas d’aiguillon ! pour ton oscillation – ta primordiale, archétypale oscillation, tripale.

Mon Stanisław. Ta balançoire t’est nécessaire. Et la poussée de balançoire par l’aimée t’est nécessaire. Ton feu central veut explorer gouffre et sommet.

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3.

À tribord ! Au Petit Cochon Noir, taverne sexuée, caverne alcoolisée, je me rends, chaque nuit, vers mes amis, mes ennemis, mes bourreaux et mes proies : August, Edvard ; Ola,  Richard ; Martha, Iza ; et Dagny, et  Maryt ; et Aniela et Jadwiga. Au Petit Cochon Noir, je bois, nous buvons tous. Le vin nous prête une série de caractères successifs, de personnages successifs, états multiples d’un même être, états multiples de l’ivresse. Nous avons tous, en nous, tous les hominidés. La série avinée est à l’image, condensée, de ma vie. Vivre divers comportements en peu de temps : une expérience ouverte à tous. Je me retire et je m’étire ; et je me tais et je bavarde ; affectueux et agressif.

À bâbord ! August charme qui j’aime : ou Martha ou Iza, ou Dagny ou Maryt, ou Aniela ou Jadwiga, et quelle qu’elle soit, mon seul amour – à tribord ! bien que je puisse à tout moment passer mes nuits en maisons closes, y foutre mille amies, fourrer, flanquer, ficher ma verge dans leur bouche, jusqu’à les étouffer, jusqu’à les faire saliver, par torrents, ou les faire vomir par torrents ; leur clitoris le mordre au sang, fourrer, flanquer, ficher ma verge dans leur bouche du dessous, elles aussi les étouffer, les faire saliver, ou les faire vomir d’orgasme d’eau, d’urée. Et mon tronc entre et sort, mon tronc rentre et ressort : je fais remonter, jusqu’à leur bouche bée, leur étron.

À bâbord ! Celle que j’aime, son seul sourire m’extasie et sa seule froideur me détruit. Et August et Dagny se sourient, leurs bouches s’entrebouchent, une main saisit ferme la verge, une main frotte ferme la vulve. En moi se brise un fait divin. Et je m’absente de la scène. Et de l’arène. Devenu vert, je suis ouvert à toute plaie. À l’abandon de mon sacré.

August avec Dagny, l’instant était froid. Stanisław froid, le fruit était froid.

August me dit : « Ta Dagny, que tu chéris, moi je l’accuse et la noircis et la salis et elle n’a plus rien de propre – voilà l’art dramatique ! »

Et Dagny rit, et son rire femelle rend fou de furie sexuelle le mâle. August me dit : « Je te la prends, elle s’ennuie : avec toi, pas de surprise, et pas d’intensité. »

Vous cherchez la surprise, l’intensité ? Moi je cherche la paix car je suis dévoré, tout le temps, par la guerre, par le temps. Attendez que revienne le temps de la guerre, qu’on vous arrache les orteils, les confessions, et qu’on vous brise les genoux, une à une les dents, craque les doigts, et qu’on viole vos pères, sous vos yeux, émasculés, qu’on trépane vos mères sous vos yeux, excisées. Vous me direz, si vous cherchez l’intensité et la surprise, plutôt que la douceur, couleur de paix. Attendez. Mais dans l’attente, dans votre ennui, le souvenir du mal vous manque.

Stanisław leur dirait ces paroles plus tard – dans sa tête. Mais maintenant, la bouche bée, il était hébété. Et August et Dagny en riaient.

Et Stanisław à Dagny dit : Toi tu es dans un jeu d’aventures ; moi tué dans un camp de travail, de torture. Dans un jeu d’aventures, aux plates formes, aux actes, sans conscience, sans conséquences ; dans un camp de travail, de torture, dans la pure vacance de toute présence, ici si coite.

Et Stanisław à Dagny dit : Je t’ai donné un coquelicot, tu ne lui donnes jamais d’eau ; tu fais mourir tous mes cadeaux, je fais mûrir mes maux.

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À suivre…

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