Le Château qui flottait, 9

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

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Filmés par l’œil glacé d’un soleil implacable,
On bougeait comme figés dans du cellophane.
Nos gestes semblaient mus et tirés par des câbles,
Ils retombaient en eux comme un chaume qu’on fane.
805__Tous nos mouvements semblaient se faire sous bâche,
On les mûrissait dans une serre en plastique.
Ils s’accomplissaient dans la bouche d’une vache
Qui pour être vache longuement se mastique.
En soulevant un bras on étirait le temps
810__Et celui-ci était une bande Velpeau,
Un strap ou des rets élastiques qu’on distend,
Il était sur nous telle une seconde peau.
Le temps pendant la gloire est un alter ego
Qui a un peu la texture de l’aligot.
815__Les minutes faisaient comme un air consistant
Qui se serait chargé continûment de nerfs
Pour nous envelopper tout filandreusement
Et ça nous entourait de tendresse et de chair.
En vérité notre lenteur nous protégeait
820__Contre l’attaque d’éventuels ennemis
Qui nous eussent frappés de leurs armes de jet.
Avançant sous l’auvent de la catalepsie.
À force de ruse et d’opini.âtreté,
On avait atteint des hauteurs considérables.
825__Quelqu’un proposa alors une pause thé
Et, pourquoi pas, de faire une partie de scrabble.
À quoi ça tient nos actions sinon que ça rime.
Ni une ni deux, à la muraille on s’arrime.
Il nous fallut un emplacement qui nous aille.
830__On planta nos pitons, on rassembla nos ouailles
Et, le temps de faire cesser leurs bêlements,
On était peinards sur un encorbellement.
Les plateaux disposés, on servit le breuvage.
Roussel médita longtemps sur la confusion
835__Des feuilles dans le thé, des lettres sur la page,
Plongé dans un état de suave infusion.
De notre corniche on voyait le paysage
Qui s’expatriait depuis le pied du château.
Les collines rondelaient dans un chaos sage,
840__Évoquaient des vagues (on était le bateau).
En gros cela bougeait sans aucun mouvement.
Et nous tranquillement, nous nous demandi.ons
Qui était le berger de ce moutonnement.
On cherchait à l’horizon quelque modillon
845__Qui en soutînt la ligne d’une explication.
Pour tenter d’y voir clair nous n’étions pas trop d’yeux.
L’être n’a pas besoin de justification.
Pourquoi faudrait-il, foutre, qu’il y ait un dieu ?
Ce n’est pas la peine de noyer le poisson.
850__L’être est sans origine ni raison ni cause.
Les choses sont simplement parce qu’elles sont.
Nos salives n’usons, rien ne sert qu’on en cause.
Et pourtant on scrutait, c’était plus fort que nous.
Adossés au château, on regardait la terre.
855__Il faut bien pourtant que quelque chose se noue
Entre lui et nous pour qu’on ressente un mystère.
Regardez comme la moindre courbe sécrète
Une interrogation, le moindre pli de rien.
Ce qui se love là est toute notre quête.
860__On voyait sur la terre un remous aérien,
C’était l’humidité qui s’élevait du sol
Et le faisait trembler tout en s’évaporant.
On dirait que la terre sous le feu rissole
Mais c’est de la vapeur en larges bancs errant.
865__On aurait dit de la fumée sur de la soupe.
Au vrai ça frémissait jusque dedans nos rangs.
On croyait distinguer des mouvements de troupes,
Des manœuvres fébriles de belligérants.
Étaient-ce de vrais exercices militaires
870__Ou bien étaient-ce des groupes de figurants
Qui soulevaient cette poussière de la terre
Changée en soupière au fumet récalcitrant ?
— Tout est toujours douteux, réversible et instable,
Même le sol, même le réel, même l’être,
875__Remarqua Roussel en continu.ant son scrabble,
Il suffit pour cela d’intervertir les lettres.
On guettait l’horizon comme on veille le lait
Car très probablement nous n’étions pas les seuls
À vouloir ce château, de hargneux miquelets,
880__De féroces soldats, des bandits forts en gueule
Le convoitaient aussi, préparaient un assaut.
C’est peut-être de ça que tremblotait cet air
Contraint dans la lande tel du lait dans son seau.
Lait laissé sur le feu finit par la colère.
885__Méfie-toi de tout et méfie-toi de la vache
Qui peut cacher sabot sous son air étonné,
Qui rumine en son ventre pansu un pet lâche,
Elle te garde des surprises méthanées.
Son air effaré qui comme de soi s’épate,
890__Qui s’étonne en un gros tonneau de pestilences,
Elle le mettra bas, cet oh ! entre ses pattes :
Cette exclamation pu.ante qu’elle te lance.
Défie-toi de l’eau qui dort, du lait qu’est le lait.
Du morne horizon peuvent venir les barbares.
895__Vinclair proposa qu’on décampe sans délai,
Ce à quoi on consentit, y compris Ch’Vavar.
Hop, hop, hop, vite on range, on s’active, on s’attife,
D’un geste vif on met nos courroies, se harnache,
On est ou pas dans un poème narratif ?
900__Alors prestement de notre poste on s’arrache.

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À suivre…

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