Pastoral, 1

Par Jean-Claude Pinson

Pastoral
(de la poésie comme écologie première)

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Brouillon général

1. S’il y a aujourd’hui pour nous un « horizon indépassable », comme naguère le marxisme pouvait l’être pour Sartre et son époque, c’est bien du côté de l’urgence écologique. C’est bien celui, au sens propre brûlant, de la menace pesant sur la possibilité, dans l’avenir le plus proche, d’une Terre (Gaïa) qui soit encore habitable – habitable tout court. 

« Horizon » n’est d’ailleurs sans doute pas  ici le mot qui convient. Car la limite au-delà de laquelle notre planète ne sera plus pour nous humains vivable ne reculera plus comme l’horizon recule quand on avance. Loin de s’éloigner au gré de je ne sais quel progrès, cet horizon-là, celui de la catastrophe écologique, au contraire fond sur nous, cavalier noir énorme toujours plus inquiétant. L’été qui s’achève nous l’a rappelé, le danger, un danger de mort, n’est pas lointain. Il est là, à notre porte. 

2. Si ce dernier constat est aujourd’hui largement admis, en quoi, demandera-t-on, la poésie est-elle concernée, spécialement concernée ? L’est-elle davantage, en son faire qui n’est pas un produire, que n’importe quelle autre activité humaine ? Et d’abord, à l’écart de tout prétendu « devoir » du poète, n’a-t-elle pas le droit, si ça lui chante, de regarder ailleurs, d’être intempestive ? L’art est-il sommé de traiter à chaque fois de l’époque dont il est le contemporain ? Non bien sûr. Il ne s’agit pas de prôner, façon Jdanov vert, un « réalisme écologiste ».

Il se trouve toutefois que la poésie n’entretient pas avec la Nature une relation banale, mais au contraire un rapport de très archaïque connivence. Parce qu’il y entre elle et la Nature, tacite, ce qu’on peut appeler, après le critique Paul de Man, un « pacte pastoral », j’avance, telle est l’hypothèse de base de la réflexion qui va suivre, primo qu’elle peut être définie, au plan théorique, comme une écologie « première » (au sens où l’on parle de l’ontologie comme d’une « philosophie première ») ; secundo, au plan pratique, qu’elle s’est posée, de longue date, en « gardienne et vengeresse » de ladite Nature (selon les mots de Schiller). En atteste en première instance ce fait qu’elle a pour thème majeur, à travers les âges et d’une culture à l’autre, celui de la Nature. 

3. On m’objectera, et on aura raison, que le thème pastoral n’est toutefois pas propre à la poésie au sens étroit (L’Astrée, d’Honoré d’Urfé, est un roman). Pourquoi cependant la poésie a-t-elle, en son genre (un genre à la définition flottante), plus d’affinités que d’autres formes littéraires avec la Nature ? Si toute œuvre littéraire est selon moi « po-éthique », i. e. dessine, suggère des formes de vie, des manières d’être au monde (des ethoi), pourquoi le poème propose-t-il plus spécifiquement des façons d’être au monde dans la Nature, au contact étroit de la Nature, en lien avec elle ? Pourquoi par exemple la poésie est-elle, davantage que le roman, « éco-poéthique » ?

C’est, nous dit Merleau-Ponty, que le poème fait entendre une « modulation de l’existence », tandis que le roman s’attache à un « événement interhumain » qu’il « laisse mûrir et éclater sans commentaire idéologique ». Le roman cherche ainsi plutôt à dire la vérité du monde social, tandis que la poésie est davantage soucieuse de la vérité de l’expérience sensible, – de la vérité de l’existence en tant qu’elle est « intonée », solidaire du jeu sans cesse fluctuant des affects et des percepts. Cette existence « modulée » par le poème est davantage, dirons-nous, « météorologique » que sociologique. 

Ce qui revient à dire qu’il y a une ontologie propre au poème ; une diction de l’être, de l’être-au-monde (onto-logos), de l’existence, qui lui est propre. S’il est possible de définir la poésie comme une « écologie première », c’est en vertu de cette ontologie qu’elle constitue (j’y reviendrai). 

4. En d’autres termes, c’est une métaphysique qui peut éclairer cette relation privilégiée de la poésie et de la Nature. 

Mais, demandera-t-on, tant le terme est équivoque, de quelle Nature au juste s’agit-il avec le poème ? Si je mets ici une majuscule à Nature, c’est parce que je prends l’objet dans son amplitude maximale et son spectre le plus large. Il s’agit, avec la poésie, et de la Terre et de la Nature en son sens absolu. Il s’agit de Gaïa, cette « petite membrane », cette « enveloppe délicate » qui garantit la vie terrestre (Bruno Latour reprenant l’hypothèse de James Lovelock) et, accessoirement, fournit son cadre à toutes les pastorales. Mais il s’agit aussi de la phusis des Anciens ou de la Natura naturans de Spinoza – de la Nature majuscule, en sa dimension processuelle (génétique, générative) comme en sa dimension cosmique. Omni-englobante, elle contient sous elle toutes les formes de vie et donc la nature au sens restreint, la nature ramenée aux dimensions de notre écoumène terrestre, la nature en voie de disparition, de recouvrement, de destruction (par la technosphère). Dans l’optique d’une philosophie résolument matérialiste et d’un athéisme poétique, sa notion peut renvoyer à la Matière (materia/materies), aussi bien qu’au Cosmos (ou chaosmos), comme c’est le cas chez Lucrèce ou encore Leopardi. Elle inspire en outre ce puissant sentiment (de la Nature) qu’on retrouve dans mainte œuvre poétique.

5. Pas d’ontologie sans langage, sans logos. Ce lien privilégié de la poésie à la Nature que j’évoque n’est pas seulement affaire de thème. C’est affaire aussi de régime d’énonciation, de prosodie (de « musique »). Si la poésie peut être dite foncièrement « pastorale », c’est aussi en raison de sa façon d’habiter la langue, de s’y mettre à l’écoute de la nature (Nature) et d’en répercuter la vibration, l’écho de harpe éolienne (ou l’illusion d’un tel écho), sans pourtant que puisse être comblé, là encore, l’abîme qui sépare le langage du réel. 

On se souviendra ici de Rousseau. En sa théorie du langage, il avance en effet l’hypothèse d’un lien presque organique, corporel, du langage et de la nature. D’où la primauté qu’il établit du son – du cri, de la plainte – sur le sens ; la primauté du chant sur la parole, de l’accentuation sur l’articulation. 

En d’autres termes, si la poésie entretient un rapport privilégié avec la Nature, c’est parce qu’elle préserve, à rebours de la logique des signes qui lui est propre (celui de  ces « symboles » que sont les mots selon Peirce), une dimension « matérielle » en même temps que « musicale » (phonétique et rythmique) qui atteste d’un continuum reliant ontologiquement l’étantité de l’être, la Natura naturans, le réel, et le langage poétique (d’où cette pulsion « cratyléenne » inhérente au poème).

6. Dans la perspective que j’appelle « po-éthique », si la poésie doit être élargie au-delà du seul poème (du seul espace textuel), la question pastorale doit elle-même être envisagée sous l’angle d’une anthropologie. 

On posera alors qu’en tant qu’êtres de parole, nous sommes séparés (par le langage, la conscience) de ce qu’un philosophe, Renaud Barbaras, nomme « l’archi-mouvement » de la Nature ; séparés de l’Être compris comme « surpuissance », comme « archi-vie » du monde (du cosmos). En conséquence, l’exil ontologique, la privation de l’Ouvert (Rilke), est notre ordinaire condition. D’où que « l’homme est une maladie mortelle de l’animal », selon le mot de Kojève (ou encore, comme dit Christian Prigent, reprenant un mot d’Artaud, que nous sommes, nous autres humains, des « partants », des « séparés »).  

Le langage, le logos, dans cette optique métaphysique, est cet « archi-événement », nous dit Barbaras, qui nous sépare de l’Être (de la Nature au sens de Spinoza). Placé sous le signe de Prométhée, hypostasié en raison calculante et mesurante, ce même logos est le vecteur de l’entreprise moderne d’appréhension scientifique et de mise à disposition technique du monde. Comme tel, il accentue cette séparation, conduit à ce grand partage entre Nature et Culture qu’évoque l’anthropologue Philippe Descola. Il le fait jusqu’à cette ubris qui voit aujourd’hui l’humanité prédatrice détruire la Terre.

Mais, ajoute Renaud Barbaras, et c’est ici qu’intervient la poésie, « l’archi-événement est toujours repris par la puissance du monde et ne peut aller jusqu’à la sécession ». La poésie, de par son logos propre, fait advenir, en de certaines occasions, un sentiment du monde synonyme d’appartenance, de non-séparation d’avec l’archi-mouvement de l’Être. Du moins tel est le désir poétique : refaire de nous ces fils de la Phusis et ces fils de la Terre que nous ne cessons jamais d’être tout à fait.

Où l’on retrouve ce « pacte pastoral » que j’évoquais plus haut, et l’idée d’« écologie première ».

7. En appeler à la venue d’un grand chant « pastoral », si c’est ce à quoi conduit toute cette réflexion, n’est-ce pas se tromper gravement d’époque, renvoyer la poésie du côté d’une dangereuse rêverie régressive ? 

Il y a belle lurette, m’objectera-t-on, que la poésie est entrée dans son âge urbain ; que le registre pastoral est rangé au magasin des accessoires hors d’âge et d’usage ; qu’il n’est plus désormais que l’attribut désuet, ridicule, de quelques Anacréons provinciaux continuant de concourir, comme si de rien n’était, à de poussiéreux jeux floraux. 

Belle lurette en effet que la poésie, depuis Baudelaire, est devenue résolument urbaine. Exit l’abbé Delille, « chantre des bocages » et traducteur des Géorgiques. Ayant perdu son auréole, le poète moderne rejette la Nature, devenue l’objet d’un soupçon multiforme. À l’âge du capitalisme, il ne peut être, pour Walter Benjamin lecteur de Baudelaire, qu’un poète arpentant la grande ville, qu’un « peintre de la vie moderne » puisant dans sa prose la matière de ses poèmes. 

Naguère (sinon encore), aimant les guerres fratricides, les avant-gardes « anti-lyriques » ont pu revendiquer haut et fort ce rejet de la thématique pastorale (de ce qu’elle peut signifier quant au rapport de l’homme à la Nature). Ainsi Christian Prigent a-t-il pu écrire, avec tout le mordant qu’on lui connaît : « Quant à la rêverie sur la fusion, l’âge d’or retrouvé, l’humain rabiboché avec le monde, les noces à âme perdue avec maman Nature, elle hante la petite métaphysique portative des poètes plus ou moins issus de la tradition romantique […] Elle vit d’un mythe de fusion adamique. » 

Cependant, telle est du moins ma conviction, il n’est plus temps de s’attarder à ce qui fut un âge « ultra-sentimental » de la poésie (« sentimental » au sens de Schiller, j’y reviendrai). 

À suivre…

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