Une seconde, 10

Par A.c. Hello. Lire les autres épisodes ici.

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Je le reconnaissais. Je l’avais déjà croisé plusieurs fois. Comment s’appelait-il déjà ? Daniel. Peut-être Samuel. À moins que ce ne fût Axel. Ou Gabriel ? Emmanuel ? Sabriel. Ou peut-être Damuel. C’était un miracle que je me souvienne de son prénom. Damuel était un mélange de parquet grinçant, de silence de mort et de sueur aigre, duquel émergeaient deux petits yeux jaunes étincelants et d’admirables dents. C’était sûrement un proche voisin. Il en possédait toutes les caractéristiques. J’allais peut-être pouvoir lui soutirer mon adresse. Ses griffes serraient étroitement sa pinte de bière. Sous ses yeux assassins, un sourire mauvais découvrait une mâchoire puissante et immaculée, capable de broyer des os. Je crois que s’ils l’avaient pu, ses yeux auraient expulsé des jets de sang dans ma direction. Oui, c’était définitivement un voisin. Tous mes voisins me regardaient de cette façon. Comme si je n’avais rien à faire là. Ils avaient raison. Je n’étais même pas sûre d’y habiter. La présence de Traniel au Triton signifiait que je n’étais plus très loin de chez moi. D’ailleurs, à bien y réfléchir, le Triton était effectivement tout près de chez moi. Je n’arrivais jamais à me souvenir du nom de ma rue. C’était le nom d’un type enfermé au Panthéon, dont on ne pouvait affirmer avec certitude que ses cendres étaient les siennes. En conséquence, à chaque fois que j’essayais de rentrer chez moi, cette problématique de cendres présumées surgissait dans ma tête et la simple pensée de ce corps qui avait été vu simultanément en gares de Frankfurt et de Metz début juillet 1943, et dont seuls les yeux avaient été vus pour la dernière fois vivants par un camarade le 10 ou 11 juillet à Neuilly, mais vus pourtant aussi vivants quelques semaines plus tard à la prison de Fresnes, tandis que certains affirmaient qu’il avait été tué à Neuilly le 10 juillet 1943 avant d’être mis dans un train pour Metz, d’où, selon d’autres, il avait été rapatrié le 9 juillet 1943 à la gare de l’Est et incinéré dans une urne qui portait la mention « Inconnu sidéré, 09-07-43 », cette simple pensée me perdait dans les rues avoisinantes. Cet homme, le 10 juillet 1943, n’avait plus que les yeux de vivants. Des yeux élargis au milieu des pansements ensanglantés, regardant fixement le plafond de la villa neuilléenne de Karl Boemelburg, jusqu’à ce qu’il s’écroule. Des yeux pris en étau dans les mâchoires d’un train, qui les emmenait simultanément à Frankfurt, Berlin et Metz, s’enfonçant dans les vitres froides jusqu’à ce qu’elles éclatent. Ces yeux rebondissaient encore dans l’urne du Panthéon. Vivaient seuls et sans chair dans les ténèbres de ma rue. Ma rue appartenait à la nuit et au brouillard. Il m’avait toujours été impossible de la rejoindre. Et quand, par chance, avec étonnement je la retrouvais, j’éprouvais d’intenses difficultés à identifier mon immeuble. Il faisait partie d’une masse pâle d’immeubles grisonnants, qui abritaient des rangées de têtes séchées et de regards meurtriers. Un grand bruit de chaises et de vaisselle remuées s’échappait continuellement de leurs bouches. Afin de le repérer, j’avais tagué à la bombe sur sa porte d’entrée une croix rouge mais elle avait été aussitôt repeinte. Plusieurs jours à éviter la gardienne. Partir tôt le matin. Rentrer quand il faisait nuit. Je m’étais toujours bien gardée d’entrer en contact avec cette gardienne, qui poursuivait les habitants sur de longues distances et dont les yeux voyaient dans la pénombre. Plus j’y pensais, moins j’étais sûre d’habiter cet immeuble. Peut-être était-ce une ancienne adresse. Quand avais-je emménagé dans cet immeuble ? Que m’avait-il pris ? Braniel m’offrait plusieurs pintes de bières, insistant de façon menaçante pour toutes les payer. Peut-être croyait-il que j’étais seule. Bien évidemment que je n’étais pas seule, allez-vous faire mettre, j’avais couché avec tout un tas de types flous, ma tête avait cogné en rythme contre les murs, je m’étais fait plusieurs fractures, mais depuis j’étais passée à des activités plus calmes comme l’observation pacifique du monde et je n’étais plus jamais seule, bien que je ne voyais pas grand-chose. — Je te raccompagne, si tu veux ? On remontait la rue du Coq Français puis, au niveau d’un immeuble gris, rue Jean Moulin, Saniel me laissait choir devant la grille : — À bientôt ! Je vais m’acheter un paquet de clopes avant que ça ferme ! — Attends, Claniel ! C’est quel étage ? Il me répondait — Quoi, c’est quel étage ? Je lui répondais — C’est quel étage ? Il me répondait — Quoi, c’est quel étage ? — Eh bien… C’est quel étage ? — Au quatrième ?!?… Je gravissais avec peine les escaliers. J’enfonçais une clé dans la porte jaune pisse du quatrième étage gauche. Elle restait coincée dans la serrure. — SA MÈRE LA PUTE ! Je finissais par l’arracher en tombant au sol. Peut-être que je n’habitais plus ici. Il y avait eu l’hôpital. Ensuite… Peut-être que j’habitais ailleurs, depuis. Ou alors était-ce au troisième étage ? Il avait dit quatrième. Je descendais au troisième étage, tentais d’entrer plusieurs clés dans la serrure, jusqu’à ce qu’une voix me crie à travers la porte : — VA CHIER PUTAIN OU J’APPELLE LES FLICS ! Je remontais au quatrième, m’asseyais sur le sol, remuais d’un doigt la poussière sur le plancher, faisant remonter quelques cheveux à la surface. Je rabattais ma tête à l’intérieur de mes bras et m’enroulais sur moi-même. J’avais l’habitude. Je pouvais rester immobile pendant des heures. Des jours. Une fois, j’étais restée une année dans ma chambre sans bouger. Les muscles raidis jusqu’au spasme, j’avais fini par prendre une coloration tachetée. Ils me retournaient dans tous les sens, sans provoquer chez moi la moindre réaction. Je me laissais tomber sur le côté, les yeux grand ouverts. Parfois je chutais au sol, la bouche ouverte, les jambes repliées. Cette mort apparente m’avait un peu changé de la vie suspendue. J’avais presque réussi à imiter l’odeur du cadavre.

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À suivre…

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