Les Marcellins

Par Olivier Domerg

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Route du col, vrombissement intermittent des voitures dans cette pente assez rapide et roulante, lorsqu’elle est sèche et dégagée. Contrepoint stable, un ruisseau débouche, perpendiculaire, source sonore ténue mais constante. Posons ce « son » comme base de ce texte, et faisons abstraction du reste (parasitage automobile : leur vitesse excessive à cet endroit où la chaussée est large et bien goudronnée) pour dévisager tranquillement le Puy.

S’efforcer toujours de le regarder comme la première fois. C’est la méthode qui ment le moins. On s’en remettra aussi aux changements fréquents d’angle et de lieux d’observation, aux modifications de saison, aux longs laps de temps entre deux séjours ; bref, à tout ce qui favorise la sensation de (re)découverte du motif, de l’ensemble (paysage) d’où il émerge, sur lequel il s’appuie.

La neige, subsistante, forme d’étranges rigoles, zébrant les flancs de Manse. Elle suinte en bandes obliques, délimitant stries blanches et larges tronçons bruns. N’allez pas croire pourtant qu’il s’agisse d’une ré-agglutination, quand c’est plutôt ici un effet de la fonte.

Au-dessus, claquent les sommets du Champsaur, hauts réflecteurs de lumière. Ils brandiront tout ce blanc encore longtemps, au-delà de la chaude saison.

Mais là n’est pas notre sujet. Récusant leur éminence, cette verve grandiloquente qui s’attache souvent à eux, nous avons élu un modeste, pour sa forme et sa situation, manifestes ! Tu y reviens, sans effort ni mouvement superflu, dans la retombée : les trois bosses, le transfert de la forme, et disons, son travers (te renvoie, d’un coup, Trafalgar : bordée, embardée), le fort surlignage de la crête, les coulures de neige. « Le marron-vert du manteau au sortir de l’hiver » est une citation sur laquelle glisse, et parfois coulisse, l’ombre des nuages.

Que signifie ce retour devant lui ? Que produira cette reprise ? Cette lutte pied à pied ? Cette réouverture du chantier ? Il est trop tôt pour y penser, bien que vous supputiez déjà sur de nouvelles approches !

Pour l’heure, avancer à découvert, sous le grésillement de la ligne à haute tension, est votre façon de remettre le couvert. Fixer les trois bosses, le gris et le blanc de Manse, l’écorce, les traits de force (la partie la plus enneigée est aussi la plus haute et la plus éloignée). Sentir la bise qui augmentera d’autant qu’on approche du col. Coucher quelques détails, en passant, tandis qu’un énorme semi-remorque fait irruption sur le terre plein.

Mais aucune carrosserie, aussi jaune soit-elle, ne vous détournera de Manse, là, au-dessus, à quelques centaines de mètres seulement. La masse et sa déclinaison marbrée, mouchetée, changeant selon le point de vue, le ciel, la saison. Le Puy fonce maintenant sous l’ombre portée des cumulus, survenus dans l’intervalle. Fin de la pause. Le camion redémarre, puis s’en va.

Tu entends quelqu’un ratisser avant de t’apercevoir qu’il s’agit d’un « bruit fantôme », une association entre ce que tu vois et un son. Mais Manse n’est pas un jardin. Le monde non plus.

Ne l’a sans doute jamais été.

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Ce que tu vois est pourtant plus proche d’un rainurage, blanc dessus (la neige restante), gris dessous (là où ça a fondu). D’où les alternances de gris et de blanc, le long du versant. D’où le son dans ta tête, qui n’est pas un jardin non plus. (Non, pas de « jardin intérieur », pas d’intériorité désuète projetée sur le réel).

Tournant la tête, justement, tu surprends la Photographe, dans le champ voisin, les deux pieds dans l’éteule. En regardant dans sa direction, tes yeux se sont arrêtés un instant sur l’herbe filasse du talus, couchée et brûlée par la neige.

A-t-elle froid ? Voit-elle, comme toi, la forme pleine, détourée plein ciel, par ce bourrelet de neige qui en souligne la silhouette ?

Quelques pas dans l’air vif en direction de cet animal, tigré donc. Son épine dorsale brille et ondule à la fois. Manse somnole, hiberne encore replié sur lui-même, et semble n’évoluer qu’en reptations extrêmement lentes, imperceptibles à l’œil.

Aller droit sur la masse ou laisser filer l’heure.

Aviser la forêt défeuillée devant toi. Puis, une nouvelle fois, associer le dos de la bestiole à la teinte marron et à la végétation écrasée.

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[ prose une – Les Marcellins ]
Lire [ tenir la note, 1 – Au cul de Manse, 16 avril ]
Lire [ chant un – Au premier rang ]

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