Trois poèmes

Par Ishion Hutchinson. Traduit de l’anglais (Jamaïque) par Guillaume Condello.

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Le métro

Cette station de métro est un cimetière.
Ivre d’esprits, un homme entre. Je chasse des mouches
devant mes yeux, je scrute son visage. « Père ! »
Je crie, je trébuche. Il ne bouge pas d’un pouce.
Pendant treize longues années, qu’il pleuve ou qu’il pleure,
seules quelques lettres et, deux fois, sur un portable,
son accent gelé a traversé l’Atlantique.
Le masque tombe un instant comme dans l’enfance,
une pure incartade, un geste de fumée.

Dans les masses déplacées punies par la ville,
cueillant les visages dans l’épais nid de la lumière
dure des matins qui frappe crue et stupide,
cherchant, dans les ruisseaux de banlieusards nocturnes,
je ne l’ai jamais trouvé, errant dans les ombres
des amandiers, depuis qu’un virus a abattu
les fleurs de palmier, que mère m’a donné les mèches
qu’elle tenait dans son sac pour qu’il ne l’oublie pas
– et puis elle se rasa la boule à zéro.

Je parle vite d’elle avec une voix de
Cerbère, mais il rit, secouant les points blancs
de bave de son manteau. Le froid sur le quai
lézarde une assemblée de gens surexcités ;
ses yeux lancent de petites obélisques, chassant les esprits
et, abandonné par eux, tremblant, je ne vois
rien qui me ressemble. Etranger, père ou bien rat
couinant, qui suis-je, pétrifié tout au fond
de la station ? Un pur écho dans le faisceau
du métro, arrivant sur son froid nerf de fer.

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Eglogue au vélo

Ce vélo rouge, abandonné dans une allée près du Ponte Vecchio,
je le veux ; je veux son ombre allongée, un navire avec une huppe sur
un empilement de grues ; je veux le goût amer que me laisse l’Arno dans la bouche et l’arche
de pierre qui plie la lumière du soleil sur des foires médiévales évanouies ;
mais par-dessus-tout je veux cette carriole à deux roues buissonnant
sur le mur, ses garde-boue en forme de faucille moissonnant le pollen et la poussière
de la ville congestionnée par la chaleur, enroulée sur elle-même et paralysée par la circulation.
Et moi, qui n’ai pas assez d’argent pour aller dans les grands musées,
je suis frappé par le rouge des briques fatiguées, les roues modernes
sur les pavés antiques, la tulipe de la cloche en bronze – plus petite que le nez de Vénus.
qui refait surface sur la rivière, entièrement elle-même en elle-même.
La cicatrice dans ma main palpite, souvenir d’un petit caillou
qui s’y était coincé quand j’étais tombé de la mule en fer, dans le quartier,
œuvre d’un artisan local, Gueule-de-Canon – aucun rapport
avec Botticelli – l’été de mes premiers pantalons longs.
Les ciseaux du docteur qui fouillaient ma chair ne me faisaient pas mal,
ni la ligne de vie grand ouverte lorsqu’il en a retiré le caillou ;
ce qui me faisait pleurer cet après-midi c’était la colère sur le visage
de ma mère quand elle a découvert que j’avais désobéi à sa simple demande,
de ne pas sortir jusqu’à ce qu’elle revienne de sa journée passée à s’agenouiller
parmi les cannes récoltées, arrachant les racines calcinées
du sol après que les coupeurs eurent taillé sur le champ brûlé.
C’était son premier jour, et ce fut le dernier, à se plier en deux et arracher
assez d’argent pour m’inscrire à l’école ; parce que, encore une fois, l’argent promis
n’était pas descendu du froid paradis de mon père, en Angleterre.
Comme nous marchions vers la clinique sur un tapis de prunes
sa bouche tremblait dans son habit de suie, ma main rougissait
dans la sienne, et le parfum des prunes nous accompagnait sur le chemin.
Quand j’ai vu les grilles rouillées de l’hôpital, son poing
était tâché par mes doigts courbés, et quand j’ai détaché
mon regard du sol pour chercher le sien, fixé droit devant elle, terriblement calme
sous la grêle du soleil, un châle jaune sur la tête,
quelque chose comme de la honte devint clair, et si j’avais eu plus
de bon sens, alors que mon sang brunissait, âgé
de douze ou treize ans, j’aurais méprisé la douleur
et j’aurais serré plus fort ma main autour de la sienne avant de la laisser partir.
Et maintenant, comme je lève mon appareil photo, les cloches attaquent le ciel
couleur de pigeon, supporté par le Duomo, ce coquillage tombé du soleil.
Je m’agenouille, prends une photo du vélo, je me lève et m’en vais vite.

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Punition

Les yeux morts de tous les morts
sur les portraits, derrière elle,
observaient pendant qu’elle mangeait des donuts
dans une serviette en tissu, sa bouche
couverte de sucre. Je me vis absorbé
par mon propre reflet dans le verre laiteux
de ses lunettes qui absorbaient le globe
sur son bureau, un cadeau de Quaker que l’ancien
directeur, mort mais pas encore
portraituré, nous avait laissé, l’Afrique
tournée vers nous. Elle déglutit,
puis me demanda pourquoi j’étais là.
J’ai dit : pour une annonce.

Elle s’arrêta la bouche pleine, un surplis
de sucre dansa au creux
de ses lèvres. Elle dit : Pardon ?
Je poursuivis : pour l’immortalité.

Elle me regarda avec l’air préoccupé
d’une vache dans son pré, les yeux des autres
m’ébouillantèrent, l’horloge tomba
silencieusement alors que son autre main
s’agitait autour de son visage blême.
Pour mon impertinence, dit-elle,
Vous devez être puni :
vous irez au cimetière
près de la chapelle, noter
chaque nom jusqu’au dernier
sur les pierres tombales, avant son arrivée.

Pas de problème, je connaissais les morts.
J’étais à l’aise avec leurs noms.
Mais elle demanda, un nouveau donut
étrennant la serviette, si j’avais compris
pourquoi elle avait fait ça,
pourquoi elle devait me punir.

Les portraits ont retenu leur souffle.
J’ai commencé : pour mon rejet
du passé,
parce que, depuis toujours, les tombes moussues
près de la chapelle m’intriguent
et la mer au-dehors de la classe,
ces navires que personne d’autre ne voit,
fredonnant, fredonnant,
leurs voiles, leur frêle appel, viens avec nous,
bien que je ne sache pas qui elles sont.

Elle se leva, dans une rage noire ;
je battis en retraite, elle se dessina
devant la vitrine,
renversa le globe ;
je traversai en trombe
la porte ; là
falaises et nuages,
le sombre mancenillier
aveuglant le chemin
où je me ruais
incrédule devant
la course de mes jambes
leurs sauts
ne touchant plus terre,
tout droit vers
la route côtière
Hector River, longée
par les brisants
assourdis de la mer.

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Extrait de House of Lords and Commons, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2016.

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