Musique de guerre

Par Christopher Logue. Traduit de l’anglais (GB) par Guillaume Condello.

*

*

____La mer.
La ville sur les hauteurs.
La neige.
Et, là où le roi Agamemnon dégaina son épée,
Là où tous les Grecs dégainèrent leur épée peu après sept heures aujourd’hui,
Plate et vaste, déclinant vers la plage et
Large deux fois comme Troie :
La crête.

____Le roi Agamemnon peut voir les vignes du mont Ida.
Et c’est tout ce que lui, et toute la Grèce, peuvent voir
Si ce n’est un arc de poudre éclairé par le soleil,
Qui avance sur la pente.

Journal de Miss Heber : 1908. Mi-juin.
« Nous progressions sous une pluie si dense
Que la lumière de midi ne perçait qu’au crépuscule.
Et puis, soudainement, l’averse cessa et là,
A un kilomètre, en contrebas, silencieux,
Le majestueux Limpopo coulait son fleuve d’or étincelant vers les Chutes »

____De même les Grecs virent Troie sortir en un fleuve de poudre.
Mais les héros ne sont pas effrayés par les apparitions.
____Nous avons appelé : « Ave ! »
« Nos drapeaux qui se lèvent, un par un,
L’un après l’autre acceptant leur progression.
Nos rois qui Vous enchantent
Ô Cher Seigneur et Maître du Vaste Ciel
Avec des cris de guerre. Votre cri :
____Frappez maintenant. Comme un seul homme. Et vous vaincrez.
Notre cri, au moment où, les urnes funéraires à portée de main, nos casques comme des rides à la surface d’un lac,
Nous abaissons la pointe de nos lances et nous nous préparons à combattre. »

____Troie, silencieuse. La poussière
En volutes paresseuses derrière les couvercles de leurs cercueils

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Et tous ceux qui les suivent
Regardent

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C’est maintenant le moment où vous comprenez
Qu’il ne reste plus rien entre
Vous et l’ennemi.
Trop vite
Vous pourriez bien être allongé, sans vie, contemplant le passé,
Ou bien debout devant un que vous connaissiez
Depuis tout petit (ou que vous n’avez jamais connu) vous suppliant
De l’achever,
Ou bien en train de déserter,
Ou bien en train de bander les yeux des déserteurs,
Ou bien en train d’apprendre à aimer tout cela.

Logue 3

(Jetant un regard vers Thersite)

« Rois oubliés
Posez vos armes, courez à vos bateaux, et partez avant la nuit
Ou bien j’en ferai du petit bois
Et… »
Et comme il disait cela, Atreus, en criant :
« Dieu est avec la Grèce ! »
Fit voler la première flèche.

*

____En un instant, sur un signe de T’lespiax,
10 000 javelots s’élevèrent dans les airs
Brillants dans la lumière, assombrissant la terre
Qui s’étend entre les ennemis
____Tandis que les Grecs
Masques ôtés, lances baissées, le corps peint et vêtus de bronze
Frappant leurs boucliers au rythme des trompettes, des tambours et des tambourins
Avançaient sur le terrain
____Alors qu’au deuxième signe de T’lespiax
La première rangée de boucliers du Prince Hector s’ouvrait
____– Tandis que les Grecs accéléraient –
Pour laisser sortir leurs soldats encagoulés, menés par Hux
(qui avait offert à Cassandre une ferme grande comme le Texas),
Défendre leurs remparts de tête de lances, pointées vers la Grèce,
____Tandis que les Grecs
____– “Ave !” –
Désormais au pas de course
Avancent, dans la poudreuse jusqu’aux genoux sous
Les volées de flèches successives depuis les archers de Teucer sur la crête tandis que
Les seigneurs troyens crient à leurs soldats :
____“Boucliers vers la pente !”
____“Boucliers vers la pente !”
Et encaissent le choc.

____Représentez-vous ce moment où, au large
____Harcelé par un vent violent
____L’océan commence à rouler, puis recule, et rugit
____Enroulé en rangées de vagues amoncelées
____Leurs flancs si raides, leurs cimes brumeuses si élevées
____Qu’un porte-avion de 300 000 tonneaux
____N’oserait pas les prendre par le travers.
Mais Troie, apeurée, et pourtant plus apeurée encore
Que l’un de ses seigneurs puisse en surprendre un autre
Tressaillir sous son masque,
Troie n’a pas le choix.
____Exactement comme ces vagues,
____Resserrées en gravissant le plateau continental,
____S’élèvent et forment des brisants, griffant le ciel, puis
____S’abattent sur les galets luisant,
La fureur des Grecs est telle
Que, alors que les armées se rejoignent,
Aucun seigneur ou citoyen troyen ne peut résister et,
____Infortunés cadavres d’un crash aérien jetés sur le rivage
____Encore attachés à leurs sièges,
Ils sont rejetés au bas de la pente.

*

____Glissez-vous au cœur de la bataille.
Au cœur d’un lieu rempli d’hommes immenses,
Des hommes à moitié nus, courageux, loyaux, des hommes grands et minces,
Des hommes qui vinrent à la face des dieux, qui osèrent s’adresser aux dieux,
Bondissant les uns sur les autres comme des loups
Hurlant, frappant et tranchant, se charcutant, se déchirant,
Se frappant la poitrine :
____« Le dieu est en moi ! »
Pleurnichant de terreur quand ils supplient qu’on les épargne :
____« J’y ai ouvert le tronc d’l’épaule à la hanche –
Comme une écharpe de Miss Monde. »
Tombant tombant
Comme des chaines d’acier effondrées sur le béton
Pipko, Bluefisher, Chuckerbutty, Lox :
____« A tout abandonné pour la Grèce. »
____« A tout abandonné pour Troie. »
Griffant la terre, invoquant leurs fils et leur vengeance.

*

____Avancez le long de la crête. Au-dessous,
Les chars grecs, à toute vitesse. Les volutes de la poudreuse.
____Descendez le long de la ligne de front.
Voyez les masques soudain tournés vers le ciel.
____À la tête de 2000 Grecs, Thoal, de Calydon,
Une lance dans une main et dans l’autre une bannière
A encerclé les Lyciens menés par Sarpédon.

____Plongez dans la mêlée.
Un bruit si tonitruant que tout s’y absorbe.
Vos poils, plaqués comme les fleurs d’un herbier, soudain se dressent
Au maximum.
____Et puis ça arrive :
Cette joie imprévue lorsque
– Avec votre Uzi tout chaud et frémissant contre la hanche
Heureux du danger au milieu du danger,
Vous, une autre personne, révélée à Troie –
Vous vous en mettez plein les poches au milieu de cette sale racaille grecque !
Ô merveille, merveille des merveilles, et plus merveilleux encore
Ce lien qu’aucun mot, aucun silence ne peut rompre,
Un amour au-delà de l’amour !
____Et les voilà à nouveau ces nobles Grecs,
Ido, une lance dans une main et dans l’autre une bannière
Votre vie à chaque instant prête à –
Emportée.
____Et franchement, qui est-ce qui en a quelque chose à foutre ?
Votre cœur bat plus fort. Votre esprit s’accroche.
Le Grand Roi Richard exigeant un cheval (le cinquième).
Le Grand Maréchal Ney brisant son sabre sur un boulet de canon.
Le Grand Ivan à Kursk, à 22h30,
Du 4 au 13 juillet 43, combattant contre 7000 chars
« … il l’escalada et enfonça un énorme boulon
Dans la gueule du canon, rougie, du Tigre
Et ça a foutu en l’air cette saloperie. Ouaaaiiiis ! »
Où en serions-nous s’il avait perdu ?

*

*

Christopher Logue, extrait de All Day Permanent Red”, in War Music, Faber & Faber, 2017.
Avec l’aimable autorisation de Faber & Faber.

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