Une seconde, 5

Par A.c. Hello. Lire les autres épisodes ici.

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Je devais réfléchir, nous devions réfléchir, nous devions réfléchir à la suite réfléchir, nous devions respirer fort la suite et ne pas sombrer, dans la suite ne pas se croire mort à la longue, et cette suite implacable allait faire place nette dans nos crânes et il y ferait si froid qu’on regretterait même jusqu’à ces jours où l’on était malheureux sans suite aucune, avec nos grandes plaintes au fond de nous balancées d’amertume, nous devions élaborer une suite, une suite qui allait casser nos grandes dents inquiètes, une suite qui allait se planter jusqu’au fond de la glace, jusqu’au fond de la peine, jusqu’au fond du monstre, jusqu’au fond des choses mortes, et cette suite serait un mouvement seul contre tout, et un mouvement qui contre tout voudrait rentrer dans la grande peau du grand tout, nous devions réfléchir à la suite, l’instant était grave, d’où l’importance de réfléchir soigneusement à cette suite, il fallait, il fallait essayer, il fallait imaginer cette suite un peu comme une grosse mamelle, et l’on viendrait tous s’entasser contre cette grosse mamelle et l’on sentirait soudain tout notre sang et tous nos muscles tressaillir et l’on tremblerait comme des biches, nos lèvres mouilleraient en direction des mamelles de cette truie, de cette truie de suite, que j’avais toujours cru décervelée, sportive et hygiénique, à laquelle je n’avais jamais accordé aucune importance car cette suite était le parti de la mort, on pouvait investir la suite sans forcément devenir une suite de problèmes, on pouvait bien sûr mourir des suites de la suite, mais nous n’allions pas faire cette erreur d’y laisser notre peau, nous allions nous soigner la suite, nous allions nous soigner l’espérance, nous allions faire de la suite une société vivante qui se préoccuperait de l’espérance d’une suite, désormais j’étais prête à faire un pas dans l’impitoyable bouillie des demeurés pulvérisés, j’étais prête à être saisie, à être saisie par la suite, à macérer, à grouiller, à puer, je devais me tirer d’ici, arrêter de traîner de longs moments à parler seule, c’était pire que la mort. Je fermais les yeux, ma respiration sifflait, je supposais que mon cœur avait crevé, il n’y avait plus besoin de rien dire, c’était un long travail de tout voir, de rester là, en faisant tourner ma tête avec ma langue, soudain, un grand triomphateur chauve et goguenard se présentait dans l’encadrure de la porte, me serrait la main et me disait s’appeler quelque chose comme peut-être Cramon, quelque chose en tout cas qui se finissait en ON, je me méfiais, peut-être avais-je interverti les syllabes, ou simplement même avais-je tout déformé, peut-être bien qu’il s’appelait Cramon, mais je n’en suis pas sûre, Emmanuel ou peut-être Marcel, et je voyais bien qu’ON faisait un extrême effort de sympathie envers moi. Mais bientôt, dans le couloir, retentissaient des vagissements, ON se déracinait brusquement du sol et des tentacules, disposés en cercles concentriques autour de sa bouche, se mettaient à frémir. Il se précipitait en direction d’un brouhaha de crânes lisses et souverains, échoués au pied d’une porte battante. Je comprenais qu’une partie de la classe politique française se trouvait réunie dans ce couloir d’hôpital : des hommes d’une soixantaine d’années, polis et poisseux, se bousculaient fiévreusement, un bébé venait de naître, leurs faces de bouchers se fendaient de grands rires odieux. ON glissait parmi eux, aimable et tout-puissant, ce type ressemblait à une anémone de mer, soudain un cri, le silence, plusieurs cris d’horreur, j’en profitais pour m’échapper et, après avoir cherché pendant plusieurs heures la sortie de l’hôpital, je finissais par la trouver, qui pourrissait dans l’ombre froide du périphérique.

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À suivre…

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