La poésie française de Singapour, 3

Une anthologie raisonnée, par Claire Tching. 3. “L’Amicale Jésuite du Pantun”.

L’histoire de l’assimilation du pantun malais, sous le nom de pantoum, à la tradition poétique française (de la note de Victor Hugo dans les Orientales aux travaux de traductions de Georges Voisset, en passant par le Traité de Théophile Gautier et les cinq pantoums malais de Leconte de Lisle) est bien connue. Ce que l’on sait moins, sans doute, c’est la manière dont l’engouement parisien pour cette forme a mécaniquement fait, de l’enclave occidentale en civilisation malaise qu’était Singapour, un extraordinaire observatoire, équivalent à ce que fut Hong-Kong pour les recherches en sinologie dans les années 1960. Combien de poètes de Paris n’ont pas confié aux marins du Havre la mission de ramener, de leur escale dans le plus grand port du monde, les dernières publications de l’Amicale Jésuite du Pantun ?

En Malaisie comme en Chine, les missionnaires jésuites ont toujours été à l’avant-garde de l’exploration poétique, et c’est en même temps, que Séraphin Couvreur traduisait le Livre des Odes et les classiques confucéens, et que les assistants du frère Dominique parcouraient la Malaisie pour en ramener des poèmes qu’ils traduisaient et éditaient, ou dont ils se servaient de modèles. Ils publiaient le tout dans une petite gazette, de facture modeste mais dont on a retrouvé des exemplaires jusque dans les archives de Paul Verlaine, de Charles Cros et de Judith Gautier. Au milieu de cette production, on trouve par exemple le “Pantoum de la pluie tropicale”, sans mention de nom d’auteur (comme c’est souvent le cas) :

Pantoum de la pluie tropicale

à René Ghil

La Temps entame un nouveau cycle,
Le monde entier s’avançant vers
L’égout profond où soudain gicle
Le torrent aux déchets divers.

Le monde entier s’avance en vers
Pour faire un beau livre, interprète
Le torrent aux déchets divers
Dans une simple ligne abstraite.

Pour faire un beau livre : interprète,
Regarde avec attention
Dans une simple ligne abstraite
Comme du soleil un rayon.

Regarde avec attention
L’égout profond où soudain gicle,
Comme du soleil, un rayon.
Le Temps entame un nouveau cycle.

L’installation jésuite en terre malaise est ancienne, puisque François-Xavier posa ses bagages à Malacca dès 1545 ; néanmoins, lorsque le comptoir tomba aux mains des Hollandais en 1640, la confrérie dut cesser un prosélytisme qui ne put reprendre officiellement à Singapour que dans les années 1950. Dans l’intervalle de ces trois siècles, elle ne put exister que de manière semi-clandestine, sous couvert d’activités non strictement religieuses, et ouvertes à tous : clubs et associations culturelles — notamment littéraires — étaient tolérés. Et au tournant du siècle, on trouvait à l’Amicale Jésuite du Pantun davantage d’amoureux de la poésie que de missionnaires en résistance.

Il me faut en un mot expliquer la dédicace de ce pantoum. En 1899, au retour d’un voyage à Java où il avait été cherché de la matière pour ses travaux en cours, René Ghil (le célèbre auteur du Traité du verbe dont l’Avant-dire de Mallarmé a pour titre “Crise de vers”) fit à Singapour une conférence dans les locaux de l’Amicale Jésuite (alors située à Bras Basah). Le poète et théoricien symboliste avait commencé la rédaction de son magistral Pantoun des pantoun (qui sera publié en 1902 [1]), et lut le premier mouvement :

Le pantoun dit :
_________________Par sud, au Droit de Sin’Ghapour
Par sept heures devant mon heure, autour du temps

Autour du monde où veille un rêve d’être ailleurs…
Quand des Yeux dorment, d’autres aurore ont pâli.

Par sept heures devant mon heure, autour du temps
Sonore vers les dagop’ de Bourou-Boudhour
Quand des Yeux dorment, d’autres aurore ont pâli.
Aussi doux que les riz tout mouillés de lueurs.

Etc. Les huit premières strophes du poème de Ghil, furent éditées dans le numéro 14 de la gazette de l’amicale.

“Pantoum de la pluie tropicale”, quant à lui, se trouve dans le numéro 12. Il a vraisemblablement été offert à Ghil à l’occasion de sa visite. Contrairement au projet totalisant du Pantoun des pantoun, c’est incontestablement un poème d’une ambition moindre — un peu scolaire dans son schéma de rimes, fidèle à la rotation prescrite par Gautier. D’autant que son thème est rebattu : les pluies tropicales qui s’abattent périodiquement sur Singapour comptent parmi les éléments les plus communs de la tradition poétique locale. Pourtant, il faut aussi avouer qu’il est assez moderne dans sa facture, bien davantage que bien des poèmes de la même époque. Son auteur est incontestablement un poète, et un lecteur de Mallarmé : cela se voit non seulement à la mention explicite de l’eschatologie du livre, mais surtout à cette bizarre simplicité syntaxique, qui rappelle les sonnets en octosyllabes du maître. L’association des deux aboutit à un art poétique étrange, douant d’une réflexivité aiguisée une forme la plupart du temps sinon cantonnée à l’expression d’un exotisme amusé.

[1] On peut trouver le Pantoun des pantoun en intégralité sur le site de Gallica en cliquant ici.

 

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