« ដោះ »                             (10/10)

[ɗɑh]

(DANS LA NUIT KHMÈRE)

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par Christophe Macquet

Nocturne, retour, mère morte. Extrait d’un manuscrit inédit de 108 textes et 108 photographies. Dâh, en khmer, signifie le sein, mais également dénouer (les nœuds qu’on a dans la tête), libérer (il s’agit d’abord d’une libération d’éthanol). [Note de l’auteur]. Lire les précédents épisodes.

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108. Dans la nuit khmère

Le rêve de ce livre se retire
rose tyrien et safran parfumé réveillèrent Archibald à l’aube
leurs poitrines palpitaient
l’essentiel a été volé.

Vent dans les palmes
quelques oiseaux annoncent l’arrivée du 109 sang neuf
madame Ruopolo (1979) : à cet âge, ils ne comprennent pas.

Dans la nuit khmère, comme dans la nuit de l’Ourartou.

Laisse de sommeil :
1) rond de serviette, coulant de nacre de Kâmpong Som (un cadeau), motif sur drap coquillage en forme de plante carnivore
2) un enfant guarani ou un ivrogne kazakh
3) un terrible ouragan drosse à terre un trois-mâts britannique qui sera déchiqueté à marée montante
4) « តាំង​ពី​ថ្ងៃ​នោះ​មក ដួង​ចិត្ត​របស់​ខ្ញុំ និង មាលា កួច​ត្របាញ់​វេញ​ចូល​គ្នា​កាន់​តែ​ល្អូក​​ល្អិន​លើស​ដើម។ » (ទី ជី​ហួត)
5) des mondes superposés / noyés l’un après l’autre / l’histoire commence sur terre / pluies torrentielles / tous les êtres périssent / à l’exception d’Archibald / emporté à l’étage supérieur par une sorte de cylindre métallique (science-fiction) / ce monde de secours est lui-même englouti au bout d’un moment / déluge / toute la création meurt à nouveau / Archibald est sauvé in extremis par cet étrange élévateur / et ainsi de suite / à douze ou treize reprises / les stations vont de quelques heures à quelques années / se nouent des idylles / se bâtissent des palais / mais à chaque fois tout est impitoyablement submergé /

Nuit fut
nuitsible
futsible
vodka Poliakov à 4,75 dollars la bouteille.

ថ្ងៃ​ពុធ ១៥​កើត ខែ​អស្សុជ ឆ្នាំ​ច សំរឹទ្ធិស័ក ពុទ្ធសករាជ ២៥៦២។

L’agité Bohémond est intimement persuadé qu’à la racine de cette architecture improbable se cache un sourire, c’est-à-dire, explique-t-il à Badjouk, les mains tremblantes et les yeux exorbités, un but et une volonté / capsule ascensionnelle / les différentes étapes / un sourire railleur et compatissant / il veut croire (parce que c’est un faible d’esprit) qu’il s’agit d’un parcours initiatique /

Retour
faire le tour
entrer
sortir
ma phonèle imbibée
l’essentiel a été vidé.

24 octobre, je me prends un violent coup de lune en pleine vie, les Anglais l’appellent la Hunter’s Moon, je crois, dans la nuque, elle arrive juste après la Harvest Moon (qui flirte avec l’équinoxe d’automne), baisse spectaculaire de mes globules blancs et de mes plaquettes, clinique et tuyaux, cervelle encore moite des formules absorbées dans la nuit des cantiques liquides, et les accidents de moto à répétition, et les zones capiteuses (la berge déclive, les canhas de passage), la nuit du hareng saur (le temps l’a désavoué mais son enfant est vrai), la nuit des cinémas fermés (début de La Horde sauvage, scorpions, fourmis, enfants cruels : un albinos), épuisé par les trémulations spirituelles de la vaine errance, je ne suis qu’un buffle mené par la longe du désir d’A-lys, tout Padwin renâclait en moi, affranchissement pourtant, quand elle me parlait de filet, elle parlait de source, tout Padwin sur le point de fuiter vers d’autres invites, Notre-Dame du Mékong (la croix rose), vingt’ trigues, banni, défunte, vagabonder sans trêve, je subis les atteintes, où gîtaient les effraies (« je suis debout devant ta sépulture, les fleurs de Reang se fanent et tombent au ruisseau »), un soc, réside ici, les amours d’iceluy, une odeur de mangouste crabière et de potentat macéré, mon rapport de non-synchronisation à la bière, labile, fripière, superlativement bien roulée, parmi les ombres chatoyantes, sudation abondante, expédition de mes ultimes affaires, c’est la pleine lune du mois d’Asotch (Assuja), sortie du Vossa, la mariée chinoise à cheval, encercle-moi de ta, afin d’obscurcir encore nos d’ébats, je m’amuse à jeter des ponts éphémères entre អស្សុជ et អសុចិ, l’adieu, je crois, dans la nuque, l’adieu véritable, l’adieu aux Mânes, il fallait au moins ça, la clinique, les tuyaux, la signature invisible, les seins héréditaires de la Devî
arrêt total alcool
tenue de cosmonaute
le casque à l’intérieur
« de me la ramentevoir plus » (Malherbe).

Le braquemart d’Archibald en a vu de toutes les couleurs
se tremper, réfraction, aphasie éthylique
se désarrimer du simple bonheur de la pénétrer.

Ça y est.

L’eau monte à nouveau
la nuit tombe.

Poitrine offerte (sanglante injure)
elle ne trahissait aucune émotion
elle foisonnait (méfiez-vous des femmes khmères qui foisonnent)
toute seule
dans son hamac
elle foisonnait
son œil de basilic tendre
elle foisonnait
l’immensité sereine de nos différences
elle foisonnait
son regard d’aigle d’angle (me couver / me détruire)
elle foisonnait
les fûts simplifiés des palmiers
elle foisonnait
le crépuscule
de notre amour prédestiné (comme elle disait).

« (ពោល) កុសល យើង​​អហោសិ​កម្ម​​នឹង​គ្នា​ត្រឹម​នេះ​ចុះ។ »

Rennes, 1997, amphi, estrade, surgissement de mon double, très normal au début, homme jeune, brun, un peu épais, un peu intérieur, la raie sage, et puis ce profil, cette maxi-tête, ces mains collées au visage (vieux réflexes d’incommodité sociale), le petit prof de Cracovie s’est retourné, il m’a regardé, il a ricané (je comprends à présent sa répugnance à me renvoyer la balle), terrifié, je me suis enfui, tout ce travail, ce long travail de distinction, au fil des années d’enfance.

Dans la nuit khmère, rencontrer la parèdre des ossuaires (sculpture monolithe retrouvée en cinq éléments).

Omar Khayyam, sur le « seuil des auberges », dans la poussière du cadavre des belles, surtout pas, surtout pas
vingt-sept secondes, parfondu, OVNI, laurer l’occiput de l’ami Cazon, lilas, fuchsia, surtout pas, surtout pas
il faut plus de lisibilité narrative, Padwin, sinon tu risques de retourner sur tes pas, surtout pas, surtout pas
dès que la paresse dit non, pas envie, les jambes lourdes, la contrer, lui rentrer dans son droit, surtout pas, surtout pas
loin de chez eux, marins, ailleurs, pas rencontre, putes, ne lâchent rien, sont lâchés, s’éparpillent au milieu de la Pampa, surtout pas, surtout pas
Zénon écrase un cafard, du jus coule de la carapace disloquée, quelques instants plus tard, je repère une fourmi, puis deux, puis trois, surtout pas, surtout pas
une fille est arrivée, beauté musquée, il y a quelques années, elle buvait plus que la moyenne des Ivatans, c’est peu dire, quand elle vous regardait, on eût dit qu’elle vous déshabillait l’âme, ça devenait malsain, cette fille nous rendait tous un peu coupables et un peu gras, surtout pas, surtout pas
les « remontoirs » (Laforgue), surtout pas, surtout pas
la sincérité, quand on n’a plus d’amis, fini, je ne ferai pas ma palinodie, la description est un abattoir à vieilles branches, surtout pas, surtout pas
biblique et sec, l’insensibilité pour survivre (d’abord gérer la mort-vivance de Ratana), surtout pas, surtout pas
à ce moment-là, le jeu, le sifflement du loriot, ce sont mes larmes que tu cherchais, c’est mon affaiblissement, toda ciencia, saint Jean de la Croix, surtout pas, surtout pas
échanson, je te donne mille fois raison, tu as parcouru les étendues vertigineuses de Srey Mom, tu as pillé l’obscurité du diocèse de ses lèvres, toujours prête à bouillir, façon j’éponge mon front, à narines que veux-tu, verse-moi de l’alcool de palme, Zénon, distillat-exsudat, surtout pas, surtout pas
me poindre, pathétique, la bergeronnette, la photographie, les fruits acides agacent mes dents, sous un doux berceau de verdure, la robe froment clair des kô khmers, l’estompe de leurs cils, les os calcinés du ronhi, un ange effacera mon n’importe quoi, surtout pas, surtout pas
être traduisible (fausse modestie), être exportable, reconnu du sommet de tous les beffrois, surtout pas, surtout pas
la dernière scène érotise la non-coalescence du voyage et de la vodka du Bouddha des fleurs d’hortensia, surtout pas, surtout pas.

Le jeu des fenêtres à pétales de lotus
les carrés de légumes
la précaution des démarches
le billot du hachoir.

Il faut abandonner toute vanité
éclaboussé par l’écume d’un déferlement programmé.

Nos ramages reculent par sapement.

« ត្រី​កំភ្លាញ​ស្លាប់​ពី​ព្រោះ​មាត់។ »

Déluge à Phnom Penh
il pleut des cordes depuis cinq semaines
le Mékong déborde
l’eau vient d’avaler la route en remblai
orage
orage aux seins de souffle
le tonnerre gronde à l’Ouest
le tonnerre gronde à l’Est
le tonnerre gronde
comme une fleur qui s’ouvre
ផ្គ​លាន់ / ផ្កា​លាស់
Avine
entrailles
temps de chien
de Tino broyé
comme un blockhaus sur la falaise
pendant la tempête
la maison tangue
A-lys a peur
elle tremble
elle se serre contre
elle s’enroule autour
chanson (prendre chanson ailleurs)
l’eau monte
la cambrure de la houle
un corps léger qui n’écrase pas
avec ce truc de tout le désir et de toute la compréhension de l’illusion du désir en même temps
les seins les mains devant derrière
tandis que l’eau noire, sale, tout est noir, le fracas l’orage la fleur noire est assourdissante, les éclairs
j’en ai jusqu’au cou et A-lys jusqu’aux épaules
quand la capsule arrive.

Je mets A-lys dans la capsule
je mets A-lys dans le cylindre-sauveur et je la regarde monter, elle ne comprend rien, elle me fait des signes de la main, je lui dis : A-lys tu vas continuer.

L‘antigraine là-haut va germer.

Ô jeune fille khmère
dans la nuit khmère.

J’ai les yeux fermés
je suis tout sourire.

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សរសេរ​ចប់​នៅ​ភ្នំពេញ នៅ​ថ្ងៃ​ទី​១៥ ខែ​វិច្ឆិកា ឆ្នាំ​២០១៨៕

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Categories: Dah

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