Choses qui gagnent à être lues

par Yves di Manno. Lire tous les épisodes.

.

.

2. UN LYRISME FORMEL

.

Comme tant d’autres ouvrages, le dernier livre de Dominique Fourcade : magdaléniennement, a souffert de paraître dans le premier semestre de cette impossible année : achevé d’imprimer en février et initialement programmé en avril, le report de sa sortie début juin a quelque peu perturbé son émergence. Il s’agit pourtant de son livre le plus important à mes yeux depuis Le sujet monotype (1997), même si ceux qu’il a publiés entre-temps sont loin d’être insignifiants. Mais l’unité de ce nouvel ensemble est plus profonde, son souffle plus puissant et la longue séquence qui lui donne son titre constitue sans conteste l’un des moments forts de son parcours : rédigée alors que l’auteur venait d’avoir quatre-vingts ans, elle résonne même comme une sorte de point d’orgue, rebrassant les thèmes majeurs de son œuvre pour les décliner à nouveau, sur des pages qu’on dirait sans âge. De mon côté, ayant eu la chance de le recevoir juste avant, j’avais lu le livre pendant le premier confinement, pressentant que cette réclusion entraverait sa réception. Je le reprends ces jours-ci, au seuil d’un nouvel enfermement, mais mon impression n’a pas changé, bien au contraire : magdaléniennement est LE grand livre de Dominique Fourcade paru depuis le début de ce siècle décidément tourné vers les ténèbres. Mais peut-être faut-il pour prendre toute la mesure de l’ouvrage revenir un instant en arrière.

 Si l’on met de côté ses brefs recueils des années 1960, qui n’ont jamais été réédités, les premiers serial poems de Fourcade ont marqué l’irruption chez nous d’un lyrisme neuf, avançant avec un élan, une audace et une étonnante dextérité formelle des propositions d’écriture dont on n’avait littéralement pas idée à l’époque. Cela s’est développé sans discontinuer, c’est-à-dire sans le moindre hiatus, à travers une demi-douzaine de volumes : depuis Le ciel pas d’angle en 1983 jusqu’à IL en 1994. Par la suite ses livres ont amorcé une courbe un peu différente, bien qu’inscrits dans la même logique : délaissant l’objectif du poème long, d’un seul tenant, dont ils venaient de fournir d’étonnants prototypes, ils ont surtout cherché – à partir du Sujet monotype, justement – à développer la réflexion esthétique qui en constituait l’arrière-plan. Ce qui n’a rien de surprenant, si l’on se souvient que les références premières de l’auteur, lors de son retour à l’écriture après sa longue traversée du désert, se situaient davantage du côté de la peinture que de la poésie.

Dès cette époque, en effet, et comme William Burroughs avant lui – mais avec une visée et des modèles fort différents – Fourcade considérait que la littérature était en retard sur les arts plastiques et n’avait pas réalisé, que ce soit dans sa conception ou dans ses méthodes de composition, l’équivalent de la révolution moderne accomplie par certains peintres à la charnière du XIXe et du XXe siècle (de Manet à Matisse via Cézanne et Degas, pour aller vite). Or, c’était paradoxalement sur ces exemples qu’il s’était appuyé pour refonder sa poétique et composer les livres sans précédent qu’il avait publiés au fil de ces années d’intense créativité, sur la base de deux grands mots d’ordre, moins contradictoires que complémentaires : travailler avec les sons (plutôt qu’avec le sens) et mettre le poème à plat, l’étendre d’un bloc sur une page idéale, concrètement rêvée. Il faut relire sous cet angle (ou ce ciel…) ses premières déclarations – en particulier celles qui ponctuent les parutions de Rose-déclic, Son blanc du un et Xbo – pour mesurer la singularité de sa position dans le contexte des années 1980, marquées par le retour de tant de vieilles lunes poétiques. Fort heureusement, nous disposons depuis 2018 d’un volume réunissant l’essentiel de ses entretiens : Improvisations et arrangements, qui n’a d’ailleurs pas reçu à sa parution toute l’attention qu’il méritait*. Fourcade y expose les fondements d’un lyrisme formel dont il semble à vrai dire l’unique défenseur – ou le seul représentant : « J’ai le sentiment (déclare-t-il en 1994) que le poème n’est pas fait de mots que l’on pose sur la page mais de mots qui affleurent de par derrière la page et apparaissent. » Ou, dans un entretien plus ancien : « C’est de l’ordre de la vision. Et si c’est de l’ordre de la vision c’est aussi d’ordre formel, puisque nous sommes des gens qui travaillons avec les formes. Cette vision est une mise en jeu de formes. (…) Elle descend. Elle nage entièrement sous les eaux. Elle descend sans respirer jusqu’au bout de l’épreuve possible et supportable pour un être humain. Elle descend dans sa nuit. » 

Outre les grands précurseurs qu’il se reconnaît en peinture, Fourcade s’appuie sur les avancées rythmiques du jazz ou la gestuelle de la danse contemporaine, imaginant et donc inventant des outils radicalement nouveaux, une accélération syncopée, de savants déséquilibres et divers procédés de fabrication – tout en réaffirmant l’exigence immuable et sans âge de la poésie (dont les maîtres cités sans relâche sont à ses yeux Rilke, Dickinson, Baudelaire, Tsvetaieva – voire la prose proustienne, annexée à juste titre dans cette sphère). Il y a donc une sorte de paradoxe dans sa démarche, puisqu’à de rares exceptions près (Stein, Williams, Reverdy…) les œuvres modernes dont il se réclame pour élaborer sa révolution formelle ne relèvent pas du champ littéraire. Mais c’est probablement toute la force et l’originalité de son œuvre, que d’avoir su répondre à ce paradoxe et se forger dans l’écriture des formes – une prosodie, une syntaxe, une invention lexicale souvent stupéfiante – correspondant au programme qu’il s’était fixé. Sans parler de son insistance sur l’importance de la dimension féminine à l’œuvre selon lui dans toute création. (D’où sa célèbre formule au début d’Outrance utterance, qui fit couler beaucoup d’encre à l’époque : « Nous les poètes, les meilleurs d’entre nous tout au moins, nous sommes des femmes. »)

 Il faut par ailleurs insister sur l’extraordinaire combat qu’aura représenté l’édification de cette œuvre, dont les entretiens rapportent avec une sincérité parfois bouleversante les diverses étapes, au moment même ou dans les retombées immédiates de son exécution : les moments de doute ou d’effondrement, les élans créateurs, les courtes illuminations. Car on perçoit bien derrière ce projet d’écriture une faille essentielle, une béance fondatrice – que le travail formel ne comble pas mais qu’il met en évidence en la retournant, basculant constamment de la nuit vers le jour, de l’invisible au visible, de la douleur à la joie (et l’inverse). A cet égard aussi, et parce qu’ils ne reculent jamais devant aucun de ces extrêmes, ces poèmes et leurs commentaires demeurent sans équivalent.

Il y a donc quelque chose de décalé, si ce n’est de fondamentalement inactuel dans cette œuvre pourtant pleinement inscrite dans son époque, qu’elle illustre et ausculte à la fois. Et dont elle sait mieux que bien d’autres mettre en lumière les tensions majeures à travers la recherche, les errances, les trouvailles d’un seul. Développant deux propositions de Lorine Niedecker et de Georges Bataille (c’est-à-dire composées, précise l’auteur, « par une fausse innocente et un faux coupable »), magdaléniennement réitère d’ailleurs à merveille l’une de ses convictions les plus anciennes : il n’y a pas de temps ni de chronologie dans l’art, dont c’est précisément la fonction de déchirer le voile, d’abolir l’illusion. Toutes les époques coexistent et les grandes élégies, les grandes peintures modernes, les grandes fresques inscrites dans la nuit des grottes sont très exactement contemporaines… Ce moment de suspension, d’immobilité souveraine où les œuvres se rejoignent dans la lumière, la violence et la splendeur des formes reste évidemment celui vers lequel nous tendons tous, aussi bien dans l’écriture que dans ce mode de composition moins tangible qu’est la lecture. Mais peu d’écrivains se seront fait une aussi haute idée du travail poétique, durant les décennies récentes, ou auront été animés d’une flamme aussi vive, fût-elle parcourue de ténèbres. C’est toute l’œuvre de Dominique Fourcade que ce livre splendide invite en tout cas à retraverser dans sa déchirure et son évidence fondamentales, en gardant à l’esprit le terrible aveu qu’il concède au détour d’une page : « ce que j’ai à dire / je le lis d’abord / sur une paroi innommable / (…) dont l’obscénité de sang et de merde vous couvre d’ivresse ».

Ce qui nous ramène à de plus obscures fondations : comme s’il fallait sans cesse effacer l’origine, pour tout recommencer…

.

.

Dominique Fourcade, magdaléniennement, P.O.L, 2020, 192 p., 21 €.
______________________, Improvisations et arrangements (édition établie par Hadrien France-Lanord et Caroline Andriot-Saillant), P.O.L, 2018, 464 p., 24 €.

*Le livre aurait sans doute gagné (en intensité) à être un peu élagué et recentré autour des entretiens les plus déterminants. Il n’en demeure pas moins qu’il constitue, tel quel, l’un des traités de poétique les plus inattendus du dernier demi-siècle. Il contient par ailleurs, comme en abyme, un petit chef d’œuvre qui aurait mérité de faire l’objet d’un volume séparé : les cinq conversations avec Christian Rosset enregistrées en 2000 pour l’émission « A voix nue » (p. 237-293), qui retracent l’ensemble de son parcours tout en synthétisant admirablement son esthétique (et la singularité de l’homme qui se profile derrière elle).

Un commentaire sur “Choses qui gagnent à être lues

  1. Magnifique article qui rend hommage à un poète dont on ne parle pas assez. Je me permets de mentionner MW, collaboration à trois qui n’est pas étrangère à ce que vous dites du jazz et de la danse et qui, à mon sens, témoigne de l’évolution qui s’est jouée dans l’œuvre de Dominique Fourcade depuis Rose déclic. Ce sont des œuvres qu’il faut lire, vraiment !

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s