Un chant d’adieu (1/2)

par Denise Riley. Traduit de l’anglais (G-B) par Guillaume Condello

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I.
Et toi, principe de tout chant, à quoi bon, désormais,
Reprendre du poil de la bête, sous les lumières saccadées,
Pour nous ressortir ton gris gazouillis ?

Avance à petits pas, fin pilier. Et lisse ton
Plumage. Que ton espoir soit
Fin comme un fouet de métal, et ultra-souple.

Claque, peu convaincante feuille de métal martelé,
Qui ne pourras rembourrer affectueusement
Une couche plus moelleuse et plus accueillante.

Mais, mon petit chant, ne t’y prépare pas
Car plus personne n’est là pour t’entendre.
Affairés, trébuchant, ils s’en sont tous allés.

II.
Quel est le premier devoir d’une mère envers son enfant ?
Au minimum, de maintenir en vie cette misérable créature – cruelle
Fanfare de cigales, cessez ce cri strident.
Ma fille, rapide et légère, quitte la maison.
Une pensée se cabre : retiens bien cet instant c’est
Peut-être la dernière fois que tu la vois. Oui, la foudre pourrait…
Je prends note de cette terreur, je la consigne.
Ni cette notation ni ma critique de cette notation
Ne nous sauveront un iota. Je le sais. Et après.

III.
Est-ce que c’est un portrait ou un souvenir, retouché,
Ce garçon resplendissant avec sa ceinture en serpent rayé
Et ses plaques d’eczéma, mais de toutes façons on l’a encadré,
Mis sous verre, soufflé dessus, et conservé.
Etrange, comme les garçons sont tout entiers dans leurs genoux.
Et puis, nous n’eûmes plus rien, toi et moi. Tu étais sans malice,
Tu étais limpide, facile, c’était naturel.

IV.
Chaque enfant est cannibalisé par ses propres années.
C’est un homme qui est mort, et en lui est mort
L’enfant aux grands yeux, puis le paon adolescent
Dans l’invisible et calme dévoration de soi
Qu’est le fait d’être en vie. Mais d’un seul coup
La pile de ces chevauchements naturels a été coupée, rebattue
En un bloc compact, le paquet reformé par les mains.

V.
Il est tard. Et il sera toujours tard.
Ton petit monument est au sommet de sa butte,
Ses fanions claquent, claquent, à terre.
Et là, un être dénaturé, dont un œil fouille
Le monticule, et l’autre roule vers le ciel :
Elle chantonne, Pour un peu de temps encore, et puis je viens – mais ce n’est rien
Qu’une mère sacrément inutile avec un alibi absurde : « Je ne
Savais pas. » Et pourtant il doit sans doute rester un rôle pour moi
A jouer sur cette adorable terre ? Dis. Ou bien
Dis Non, terre, à mon oreille intérieure.

VI.
Une pleureuse essaie, à son placard béant,
Différentes poses, différents hurlements :

Tu ne veux pas sortir, et pourtant il le faut :
Marcher, rayonnante, faire ton numéro.

Ta robe en soie noire, des perles au corsage,
Ne sauveront pas ton ménage du naufrage.

Ça s’accorde si bien avec ton teint si blanc.
Ne mets pas, pour autant, ce beau voile safran.

Tes morts ne veulent pas que tu reposes à plat.
Tu auras, assez tôt, l’éternité pour ça.

VII.
Oh mon fils mort, espèce d’abruti de casse-bonbons,
C’est une mère morne qui parle. Rentre à la maison, je te dis,
Et arrête ce mélodrame insipide – arrête
De faire le mort, maintenant la blague a assez
Duré, mais ton humour n’a jamais été aussi
Cruel. Arrête, espèce de gamin insensible,
Prends un peu pitié devant la souffrance de tes deux sœurs. Car
Est-ce qu’on ne t’a pas aimé. Comme on t’aime. Mais là,
On en a marre de ton amour improductif,
Et infiniment plus marre encore de ton entêtement à être mort
– Et je ne crois pas que ça doive beaucoup t’intéresser non plus.

VIII.
Assise, là, sonnée, abasourdie par ta disparition
Alors que tu exerces ton charme dans le monde souterrain
Flirtant gentiment avec Perséphone. C’est pas bien difficile
D’imaginer ce que sa mère a traversé
A fureter partout dans ces charmantes pièces sombres.

IX.
Ils avaient juré de rester pour toujours mais ils sont partis
Ou bien c’est moi – et puis je me suis concentrée intensément
Sur l’énigme de ce que ç’avait bien pu signifier,
D’être présent, pour une personne, exactement comme ça
L’est de ne pas l’être. S’entrainer avec des pertes minimes était inutile
Etant donné le truc final. Et moi, lamentablement
Lente à « le digérer » – bien plutôt le vomir,
Comment digérer une si mauvaise idée. Non,
Je vais serrer les dents, tant que c’est présent. Si mon
Délicieux espoir peut t’arracher d’où tu es,
Petit garçon résigné, suis-le jusqu’ici, parce que je t’attends.

X.
Personne n’a voulu me vendre de quoi te réincarner
En ces foutues « douces averses de pluie »
Ou en ces «  champs où mûrit le blé » – ooooh !
Antalgique – ni même te prendre en filature
Dans l’espoir de finalement t’identifier,
Incrédule, parmi le troupeau d’âmes
En grappes comme les chauves-souris, affluant en poussant de faibles cris,
Voilées de crépuscule – pas plus qu’en horreur moderne.
Présence joyeuse, incarne-toi
Sans détour. Prélasse-toi encore sous
Le solide soleil où tu aimais te dorer.
Même dix petites secondes à te
Regarder, ça m’aiderait à mieux traverser
Ça. Avec une caméra qui enregistre.

XI
Fervente abeille, tu continues pourtant à aller maladroitement,
Avec tes sacoches duveteuses pleines à craquer
Tout autour des pendants d’oreilles du fuchsia.
Je vais plutôt t’appeler, toi, en criant « Hé, l’abeille ! » –
Puisque mon propre mort, quand je l’apostrophe,
Reste aussi muet que ce clair vernis grenat
Où tu te cognes. Aveugle assiduité,
Abeille, ou idiotie – cette façon de se fracasser sans cesse
Contre cette absence, pourpre et brillante, de réponse.

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