ដោះ         (2/10)

par Christophe Macquet

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[ɗɑh]

(DANS LA NUIT KHMÈRE)

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Nocturne, retour, mère morte. Extrait d’un manuscrit inédit de 108 textes et 108 photographies. Dâh, en khmer, signifie le sein, mais également dénouer (les nœuds qu’on a dans la tête), libérer (il s’agit d’abord d’une libération d’éthanol). [Note de l’auteur]

 

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12. Citations

« Son épissoir en bandoulière, son couteau de gabier, et sa corne à suif à la ceinture, il grimpait aux mâts de La Curieuse avec l’agilité d’un chat. » (R. Rallier du Baty)
« ¿Piensa usted entonces en ir a Fernando Póo? Si va, no vuelve, se lo aseguro. » (Quiroga)

13

« Go, go, go, said the bird: human kind / Cannot bear very much reality » (T. S. Eliot)
« M. Macquet a recueilli une suffisante quantité de cette même vapeur en faisant dans un alambic de verre tubulé la saturation dont il s’agit ici : la liqueur qu’elle a produite en se condensant dans le récipient lui a paru par toutes les épreuves n’être que de l’eau pure » (Le grand vocabulaire françois, tome vingtième ; entrée OR)
« Queequeg, for his own private reasons, preferred his own harpoon » (Melville)

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14. Tino-tu-restes – Kushinagar, avril 2015

Dizaines de nous accrochaient dehors 
dans la plaine de X
ongles s’irisent
engrenage éternise.

15

Des poux | NᾹ | MA | RŪ | PA
depuis l’Amala Lodge
un éléphanteau vert
une bulle grasse comme une carpe de monastère.

16
Attends que l’antigraine, Zénon
attends que bébé Bohémond fasse ses dents d’écriture
sous le dôme étoilé
un cargo d’encre éclaboussée.

17

Des poux | AN | NA | PUR | NA
depuis l’Amala Lodge
je partais sur le port avec mes enclumes
Archibald, lui, ne vieillissait pas.

18

Dizaines de loups s’avinaient dehors dans la plaine de X
dizaines de roues (suer et ressuer sa consistance)
les yeux fermés (chatières à hyène)
perdre vingt kilos de confiance.

19

Tino, tu restes, parce que, toi, c’est Tino-tu-restes, tu comprends ?
il me regarde
vœux d’immanence
j’avale un moustique en lavant mon linge.

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15. Toast à une amibe littéraire – Buenos Aires, septembre 2011

C’est vendredi soir, vendredi genièvre, il pleut, je m’apprête à sortir, à me finir dans le bistrot d’en face, puis à m’endormir dans la station-service 24h/24, je me regarde (il ne s’agit plus vraiment d’un regard) dans le miroir, j’entends fredonner mon gosier futur, je lève mon verre, ce verre que m’a offert María Padilla de las Almas Santas (négresse marronne évanouie), la semaine dernière, lors d’une messe umbanda, dans une cave du Barrio Flores (je devais attendre la pleine lune, ne pas boire sous un toit), je lève mon verre à… ce nabot littéraire, plus petit, me répond la baignoire (il ne s’agit plus vraiment d’une armoire), je recommence, je lève mon verre… à ce vermisseau littéraire, encore plus petit, me répond le couloir (il ne s’agit plus vraiment d’un espoir), je recommence, je lève mon verre… à cette amibe littéraire, c’est à peu près l’échelle, me répond le plafond (il ne s’agit plus vraiment d’une chanson), bon, bon, lui dis-je, tout petit je veux bien, mais pas pour couper l’herbe sous le pied, passion du ras, crâner, tout ça, tout petit je veux bien, mais pas pour rejouer l’unité perdue, passion de l’intégrité, rechaper les pneus crevés de la métaphysique, une amibe je veux bien, mais si c’est une amibe infiniment pourfendue, une amibe clivée-clignotante, pseudopodes versus pseudopodes, 50 % qui gambillent en littérature et 50 % qui gigotent dans ce qui la nie, qui la conchie, patawouingue vs patawouingue, B mi A (j’chais mi ren), A mi B (j’chais ren mi), patawouingue vs patawouingue, chant d’amour et de haine amibée, je lève mon verre, ma voix enregistrée, prononcez chaque syllabe, comme si vous poussiez sur le pot, A, B, l’art, et l’O hisse ! bon, bon, je regarde dans le placard (il ne s’agit plus vraiment d’un départ), je finis la bouteille, quand même, je n’arrive pas à m’expliquer, une amibe clivée-clignotante, comment ai-je pu tomber si bas et si divisé ? ce genre de lourde infirmité, en général, c’est parce qu’on a fait des saletés dans sa vie précédente, c’est ce que les bonzes littéraires appellent le karma littéraire, ce n’est pas possible autrement, j’ai dû être un beau salopard dans ma vie précédente, une belle petite pute miroitante, un gros bâtard (comme on dit chez moi, dans mon Nord maritime, avec le même sens que bastard en anglais ou que hijo de puta en espagnol), un gros bâtard littéraire, c’est ça, bercé, bordé, en vaillante bite-en-l’air de la litt. fran. congestionnée, j’ai dû être fêté, à l’abri trop longtemps, sous des projos émollients, devisant, devisant, bébé centré, bébé-terrasse, bébé-Pomerol, visant l’ultime, visant le ras, le ras-de-ville, le ras-terrasse, le ras-Pomerol, avec de grandes grandes mains pédagogiques, avec un ton si péremptoire, et parfois si flûté d’éthique, et parfois si touchant, quand il se cherche, quand il défaille, quand il mime les souffrances et les insomnies, j’ai dû être invité, à l’abri derrière les hauts murs, mimant tout ce qui vit, paraît-il, encore à l’état sauvage de l’autre côté des hauts murs, corps, matière, énergie, beauté, mouvement, jeunesse, aventure, j’ai dû mariner trop longtemps dans les cuvettes rédemptrices du style, j’ai dû me forcer, j’ai dû me vautrer, j’ai dû métaboliser la plupart de mes innocences, ça doit être pour ça, ce genre de lourde infirmité, je lève mon verre, touche-touche, noli me tangere, je lève mon verre, patawouingue vs patawouingue, chant d’amour et de haine amibée, je n’arrive pas à m’expliquer, je devais attendre la pleine lune, ne pas boire sous un toit, je descends l’escalier, c’est vendredi soir, vendredi genièvre, il pleut, je sors, je claque la morte (il ne s’agit plus vraiment d’une porte).

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À suivre…

[Illustrations de l’auteur]

Categories: Dah

Un commentaire sur “ដោះ         (2/10)

  1. C’est bien métaboliser, c’est un phénomène planétaire auquel personne ne réchappe de la naissance à la mort.
    j’adhère à cette liberté que vous écrivez autant qu’elle puisse l’être pour vous.

    J’aime

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