Victoriennes (1/10)

par Frédéric Laé

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Reine Victoria (1819-1901)

Loin par-dessus la pointe des vagues, par-delà les murailles de neige où dorment les caravanes après tous les déserts, là où les royaumes ignorés retiennent les tropiques, c’est aux confins du monde que le corps de la Reine est projeté : son ventre et ses poumons démesurément étendus entrainent dans leur souffle ses membres et ses nerfs, ses régiments, ses marchands et ses compagnies de consuls au-devant d’explorateurs pâles et roux que leur civilité condamne aux habits fermés. Quelle que soit la chaleur, la Reine a ses pudeurs, strictes. Ses ongles s’agrippent à la tunique de Chine dont la soie décorée de fonctionnaires bâtit pli sur pli le manteau de l’Empereur en son palais céleste. Vers le sud où ils sont cantonnés, les navires britanniques déballent sur les quais l’opium embarqué dans les comptoirs indiens pour les déverser dans les caves du port. De maison en maison monte la fumée, comme une lèpre qui rêve jusqu’à miter la côte et gangréner la Chine. Alors l’empereur édicte : détruire les stocks, les fondre dans l’huile et les dissoudre au large. Ce commerce n’est rien, la Chine est millénaire. Mais réduire les échanges, ici, c’est attaquer la Reine, qui défend ses marins. Volage et Hyacinth croisent autour de Canton. Canonnière, canons. Première guerre — et lettrés humiliés. Paix d’infamie. Le peuple des Chinois est affamé par de simples marchands, frêles et blancs. Révoltes. Seconde guerre de l’opium où tombe la dynastie sous les poutres brûlées de son palais d’été. Shangaï est ouverte aux Français. Les Américains prennent pied. Hong-Kong revient aux îles Britanniques (la banque HSBC grandit grâce au trafic). Loin du Bengale, loin du Kenya, la Reine étend ses spores jusqu’aux terres extrêmes. Sur les sept mers, glissent en retour ses artères et ses veines qui ramènent à Londres la finance du globe. L’argent s’agrège en revenant vers l’ouest. Il se condense en formes roses typiques de l’Europe : matelots diffus dans les voiles, capitaines de brume, dockers, fermiers informes, ouvrières enroulées dans les filatures, financiers tenus au cordeau, parlementaires et lords héréditaires couvrant sous les parures des princesses incertaines et des princes de sang — pour se rétracter enfin dans l’unique personne d’Alexandrina Victoria de Hanovre, qui respire et qui règne en son palais saxon, Victoria qui dort, s’habille et s’efface depuis ce matin de juin 1837 à six heures (elle avait 18 ans) où l’archevêque de Canterbury lui annonça qu’avec la mort du Roi, son oncle, son corps de jeune femme allait désormais abriter les chairs de la Reine et celles de ses sujets à naître. Victoria, Queen Victoria, Reine ou cristal dans les limites de la livre sterling.

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À suivre…

[Illustration : Frédéric Laé]

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