Chansons (2/3)

par Pierre de Vic dit le Moine de Montaudon
traduit de l’occitan par Luc de Goustine. Lire le premier épisode.

.

Tenson I – L’autrier fuy en paradis
Débat I – Tantôt j’étais au paradis

De ce dialogue du moine avec Dieu, on concluera que les conseils du Très-Haut ne valent rien. Au Moine qui se plaint que se cloîtrer lui ait fait perdre ses amis, Dieu répond qu’il a eu tort d’y venir, excitant ainsi les voisins contre son priorat ; il l’invite à partir chanter et rire chez son seigneur en Espagne, ou rejoindre Richard Cœur de Lion, à Oléron ou après sa libération de captivité – ce que le Moine retourne contre l’Eternel, lui reprochant d’avoir laissé capturer le roi et de favoriser finalement les Sarrasins contre les chrétiens. 

.

L’autrier fuy en paradis,
per qu’ieu suy guays e joyos,
quar tan mi fo amoros
Dieus, a cui tot obezis :
terra, mars, vals e montanha ;
e∙m dis : « Morgue, quar venguis ?
ni cum estay Montaudos,
lai on as major companha ? »

Tantôt j’étais au paradis,
j’en suis si gai et si joyeux
que m’ait traité en amoureux
Dieu, à qui tout obéit
terre, mer, vallée et montagne
et m’ait dit : Moine, que fais-tu ici
et comment va Montaudon
où tu as plus de compagnie ?

« Senher, estat ai aclis
en claustra un an o dos,
per qu’ai perdut los baros ;
sol quar vos am e∙us servis,
me fan lor amor estranha.
En Randos, cuy es Paris [1],
no∙m fo anc fals ni gignos,
el e mos cors crey que∙n planha. »

Seigneur, je me suis soumis
au cloître un ou deux ans
et j’en ai perdu mes barons.
Pour vous avoir aimé, servi
leur amour soudain me dédaigne.
Randon à qui est Paris
jamais ne fut faux ni larron
et je crois que nos coeurs en saignent.

« Mongue, ges ieu no grazis
s’estas en claustra rescos
ni vols guerras ni tensos
ni pelei’ ab tos vezis,
per que∙l bailia∙t remanha ;
ans am ieu lo chant e∙l ris,
e∙l segles en es plus pros
e Montaudos y guazanha. »

Moine, je ne dis pas merci
si tu t’es au cloître reclus
et ne veux bataille ni battus
ni contre tes voisins conflit
pour conserver ton priorat,
car j’aime le chant et le rire
et le siècle en tire profit
et Montaudon y gagnera.

« Senher, ieu tem que falhis,
s’ieu fas coblas ni cansos,
qu’om pert vostr’ amor e vos
qui son escient mentis,
per que∙m part de la barguanha.
Pel segle que no∙m n’ahis,
me torney a las leysos,
e∙n laissey l’anar d’Espanha. »

Seigneur, je crains de faillir
si je fais couplets et chansons ;
car on perd votre amour et vous
à consciemment se mentir
et j’arrête ce barguignage ;
le siècle me pourra haïr
je retourne à mon lectionnaire
et refuse d’aller d’Espagne.  

« Mongue, be mal o fezis
que tost non anies coitos
al rey cuy es Olairos [2],
qui tant era tos amis ;
per que lau que t’o afranha ;
ha ! quans bos marcx d’esterlis
aura perdutz els tieus dos,
qu’el te levet de la fanha. »

Moine, tu as bien mal agi
en ne ralliant pas aussitôt
le roi qui possède Oléron
lui qui était tant ton ami :
sa défaveur est à sa louange ;
Ha ! tant de beaux marcs sterlings
il aura gaspillés en dons
pour te sortir de la fange !

« Senher, ieu l’agra ben vis,
si per mal de vos no fos,
quar anc sofris sas preizos [3];
mas la naus dels Sarrazis
no∙us membra ges cossi∙s banha;
quar si dinz Acre∙s culhis,
pro∙i agr’ enquer Turcx fellos ;
folhs es qui∙us sec en mesclanha ! »

Seigneur, je l’aurais vu fort bien
si par votre seule méprise
vous n’aviez toléré sa prise.
Mais la nef des Sarrasins
rappelez-vous comme elle nage
car si dans Acre elle parvient [4]
Turcs abonderont de traitrise
Fou qui vous suit en ce naufrage ! [5]

.

.

[1] Randon de Châteauneuf est seigneur d’un château nommé Paris, loin de la capitale du royaume de France.
[2] Oléron était  possession des rois d’Angleterre, ici de Richard Cœur de Lion.
[3] 
Richard Cœur de Lion fut captif de décembre 1192 à février 1194, ce qui permet de dater cette composition.
[4] Saint-Jean-d’Acre, reprise par Philippe-Auguste et Richard en 1191, symbolise la puissance des chrétiens en Orient.
[5]
 Le moine oppose à la rigueur de Dieu envers Richard son excès de patience à l’égard des Sarrazins.

.

.

TENSON II – Autra vetz fui a parlamen
Débat II – L’autre jour au parlement du ciel

La première tenson sur le maquillage des dames se passe de commentaires, quoique les considérations médicales conclusives restent d’un évident intérêt…

.

Autra vetz fui a parlamen
El cel, per bon’ aventura;
E feiron li vout rancura
De las dompnas que-s van peignen ;
Qu’eu los en vi a Dieu clamar
D’ellas, qu’an faich lo teing carzir,
Que se fan la ça l’a luzir
De so qu’om degr’en els pauzar.

L’autre jour au parlement
du ciel étant de passage,
les saintes images s’en prirent
aux dames qui se vont fardant
et je les vis à Dieu se plaindre
d’elles qui font les teintes enchérir
en se faisant la face reluire
de ce que l’on devrait les peindre.

Pero dis Dieus mout franchamen :
Monges, ben auch qu’a tortura
Perdon li vout lor dreitura;
E vai lai per m’amor corren,
E fai m’en las dompnas laissar.
Que ieu no’n vuoill ges clam auzir,
E si no s’en volon giquir
Eu las anarai esfassar.

Alors dit Dieu très franchement :
Moine, je comprends bien l’effroi
des images qui perdent leur droit ;
Par amour de moi en courant
va dire à ces dames d’arrêter :
je ne veux plus rien entendre
et si elles ne veulent se rendre
j’irai moi-même leur effacer.

Seigner Dieus, fi m’ieu, chausimen
Devetz aver e mesura
De las dompnas, cui natura
Es que lor caras teingan gen,
E a vos no deu enojar ;
Ni-l vout no-us o degran ja dir :
Que jamais no’n voiras ufrir
Las dompnas denan lor, so-m par.

Seigneur Dieu, fis-je, étant sage
ayez indulgence et mesure
envers les dames qui par nature
se peignent en beauté le visage ;
cela ne doit pas vous fâcher ;
et Images n’ont rien à redire
ou jamais plus rien leur offrir
dames ne voudront, ce me paraît.

Monges, dis Dieus, gran faillimen
Razonatz e gran falsura,
Que la mia creatura
Se genssa ses mon mandamen.
Doncs serion cellas mieu par.
Qu’ieu fatz totz jorns enveillezir,
Si per peigner ni per forbir
Podion plus joves tornar !

Moine, dit Dieu, tu vas justifiant
grande faute et grande imposture :
que la mienne créature
s’embellissse sans mon mandement !
Donc mes égales elles seraient :
je les fais chaque jour vieillir
et à se peigner et fourbir
rajeunies elles s’en trouveraient !

Seigner, trop parlatz ricamen,
Car vos sentetz en l’autura.
Ni ja per so la peingtura
No remanra ses u coven :
Que fassatz lor beutatz durar
A las dompnas tro al morir,
O que fassatz lo teing périr,
Qu’oui no’n puosc’el mon ges trobar.

Seigneur, à l’aise vous parlez
car vous êtes dans les hauteurs
mais jamais la peinturlure
ne cessera sans négocier
Faites que beauté perdure
aux dames jusqu’à mourir
ou faites les fards dépérir
qu’au monde on ne trouve teinture.

Monges, ges non es covinen
Que dompna-s genz’ ab penchura
E tu fas gran desmesura,
Car lor fas tal razonamen.
Si tu o volguesses lausar,
Ellas non o degran sofrir :
Aital beutat que-l cuer lor tir,
Que perdon per un sol pissar. 

Moine, il est inconvenant
qu’une dame s’aime en peinture
et tu cèdes à la démesure
en lui prêtant ce raisonnement.
Si tu voulais louer l’usage
elles ne devraient pas souffrir
la beauté qui leur tend le cuir
qu’elles perdent rien qu’en pissant
(per unam urinae ejectionem)

Seigner Dieus, qui be peing be ven,
Per qu’ellas se donon cura
E fan l’obra espessa e dura,
Que per pissar no-s mou leumen.
Pois vos no las volets genssar,
S’ellas se genson, no vos tir ;
Abanz lor o devetz grazir,
Si-s podon ses vos bellas far.

Seigneur Dieu, qui bien peint bien vend
c’est pourquoi elles se dépensent
et font matière épaisse et dense
qui ne fuie pas en pissant (per mictum)
Si les embellir vous lasse
qu’elles s’embellissent ne vous gêne pas
remerciez-les plutôt pour ça
que sans vous belles elles se fassent.

Monges, penhers ab afachar
Lor fai manhs colps d’aval sofrir
E no-us pessetz ges que lur tir
Quan hom las fai corbas estar ?

Moine, le fard avec l’apprêt
leur fait subir maints coups d’en-dessous
(Facit ut illae multos inferioris ostii pulsus sustineant)
ne crois-tu pas qu’il leur est pénible
que l’ardeur virile les fasse s’arrondir ?
(Quando vir impetu efficit ut illae curvae fiant ?)

Senher, fuecs las puesca cremar,
Qu’ieu non lur puesc lur traucs omplir,
Ans quan cug a riba venir,
Adoncs me cove a nadar.

(Domine, ignis eas rivas cremet !
Quippe ego non possum illarum foramina implere,
Sed cum credo ad ripam me adventum esse,
Tum maxime oportet in alto natare.)
Seigneur, le feu les enflamme
sans que je puisse leur trou emplir
et quand je vois la côte venir
c’est l’heure de prendre le large.

Monges, tot las n’er a laissar,
Pos pissars pot lo tenh delir ;
Qu’ieu lur farai tal mal venir
Qu’una non fara mais pissar.

Moine, en tout tu peux les laisser
si pisser peut le fard détruire
je leur ferai tel mal advenir
qu’elle ne fera plus que pisser.

Seigner, cuy que fassatz pissar,
A Na Elys devetz grazir
De Montfort, qu’anc no-s vole forbir,
Ni n’ac clam de vout ni d’autar.

Seigneur, qui que fassiez pisser
à Dame Elise vous devez gré avoir [1]
de Montfort, qui jamais ne prit fard
et n’a Images ni autel offensés.

.

.

[1] Une des « trois de Turenne », filles du vicomte, femme de Guillaume de Gourdon, puis de Bernard de Cazenac (prèss Sarlat), seigneur de Montfort (près Vitrac, même canton).

.

.

TENSO III – Quan tuit aquist clam foron fat
Débat III – Quand toutes ces plaintes furent déposées

Les Images saintes et les Dames par devant Dieu : comment, au terme d’une nomenclature complète de la cosmétique alors (et toujours ?) en usage, l’usage du fard est accordé pour quinze ans à chaque Dame.

.

Quan tuit aquist clam foron fat,
Lor son començat autre plat
On n’ac d’iratz ;
Las domnas e-ill vout son mesclat
E-l plaz rengatz.

Quand toutes ces plaintes furent déposées,
commença un autre débat
entre ces gens irrités
Dames et Images sont aux prises
et le plaidoyer engagé.

Dizo-ill -vont : Domnas, tuit em mort,
Car nos tollez lo peing a tort,
Et es pecchatz
Car vos en peignetz aitant fort
Ni-us bernicatz.

Les Images disent : Dames, voici notre mort
vous nous prenez la peinture à tort
et c’est péché
que vous vous en peigniez si fort
et vous enluminiez.

Qu’anc trobatz no fo mas per nos,
Qu’om nos en peinsses bels e bos,
E vos semblatz
Magestat de pont, de faichos,
Can robegatz. »

Elle ne fut inventée que pour nous,
pour nous peindre belles et bonnes,
mais vous ressemblez
à une majesté de pont ou gorgone,
quand du rouge vous mettez.

Dizon las domnas, que cent anz
Lor fo donatz lo peinz enanz
Voutz degus el mon paucs ni grans,
Que fos trobatz
Et es vertatz.

Disent les dames : Voilà cent ans
que leur fut donné le fard
avant qu’image petite ou grande
ait été inventée
et c’est vérité.

Diz autra domna : Re no-us tuoill,
S’eu peing la rua desotz l’uoill
Qu’es esfachatz ;
De qu’eu fatz pois a manz orguoill
Qu’eu trobi fatz.

Une autre dame dit : Je ne vous prends rien
si la ride sous l’œil je me peins
qui s’effaçait
pour braver l’orgueil de certains
que je trouve fats.

Dis Dieus als vouz : « Si vos sap bo,
Sobre vint e cinq anz lor do
So otrejatz —
Que n’ajan vint de pemgneso,
Si-us n’acordatz.

Dieu dit aux Images : S’il vous convient
que je leur donne – à vingt-cinq ans
si ça les gratte –
qu’elles aient pour se peindre vingt ans,
m’accordez-vous cela ?

Dizo-ili vout : « Ja re no farem
Que mais de detz no lor darem,
Pos a vos platz.
E, sapchatz, segur que serem
Qu’ajam pois patz. »

Les Images disent : Rien n’en ferons,
pas plus de dix n’en donnerons,
s’il vous plaît,
et sachez que sûres nous serons
d’avoir la paix.

Dunc venc sainz Peir’e sainz Laurenz
Et an fatz bos acordamenz,
Et afiarz ;
Et d’ambas parz per sacramenz
An los juratz.

Alors vinrent saints Pierre et Laurent,
en ont fait de bons engagements
et assurés
de part et d’autre, par des serments
ils l’ont juré.

Et an dels vint anz cinc mogutz
Et an los ab los dez cregutz
Et ajostatz :
Aissi es lor platz remasutz
Et afinatz.

Et de vingt ans cinq ont retirés
qu’aux dix ils ont additionnés
et réunis
Ainsi leur plaidoirie s’est arrêté
et fini.

Sobre sacramen vei obrar
De tais que s’en degran laissar,
E non es gen
C’a la chascuna vei falsar
Lo covenen.

Voir à contre-serment œuvrer
celles qui devraient s’en contenter
ce n’est pas bon
que par chacune on voie fausser
la convention.

Per so son li’vout irascut
Car hom lor a plait ronput,
E non an grat
Que-ill quecha fai pisar son glut
Am ueu pastat.

De cela irritées les Images
voient que l’on a rompu le gage
et sont dépitées
que chacune fasse broyer grimage
à l’œuf brouillé. 

De blanquet e de vermeillon
Se meton tant sobre-l menton
Et en la fatz,
Qu’anc no vist trian carton
Deves tot latz.

De blanc et de vermillon
elles s’en mettent sous le menton
et sur la face
qu’on ne reconnaît plus à la peau
aucune place.

De çafra e de tifeigno,
D angelot, de borrais an pro
E d’argentat,
De que se peingnon a bando
Quan l’an mesclat.

De camphre et de narcisse
de sarcocolle et de bourrache,
et d’argentat
elles se peignent abondamment
en agrégat.

En lait de sauma an temprat
Favas, ab que s’an adobat
Lo viel cortves,
E-ill quecha jura charitat
Que res non es.

Dans du lait d’ânesse ont trempé
fèves, dont se ont tartiné
le cuir tanné,
et chacune jure par charité
qu’il n’en est rien,

Quant ellas an lor onguimentz
Totz ajustatz per sagramentz,
Vos veiriatz
De boissas e de sacs tresentz
Ensems liatz,

Quand elles ont dosé leurs onguents
précises comme des sacrements
vous verriez
de boîtes et de sachets trois cents
tout ficelés.

Anc sainz Peire ni sainz Laurenz
No son creüz dels covinenz
Que feiron far
A veillas qu’an plus longas denz
D’un porc cenglar.

Jamais saint Pierre ni saint Laurent
n’ont été crus quant aux serments
qu’ils firent jurer
à des vieilles à plus longues dents
que porc sanglier,

Peitz an faitz, non avez auzi :
Tant nos an lo safran charzi
Que oltra mar
O conteron li pelegri ;
Ben dei clam far.

Pire ont fait, que n’avez pas su :
elles ont le safran renchéri
tant qu’outre-mer
pélerins l’ont dit,
et leur plainte je dois relayer.

Que meils vengra qu’om lo manges
En sabriers, qu’en aissi-l perdes,
E compressan
Cendals, don quecha se bendes,
Pos talen n’an.

Il vaudrait mieux le manger
en sauces qu’ainsi gaspillé,
et faire l’achat
de soies dont chacune se draperait,
si c’est leur choix.

.

.

À suivre…

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s