La taille du poème, à la hache

[édito] par Laurent Albarracin

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Que fait la taille du poème au poème ? Au poème, c’est-à-dire à la réalité qu’il montre. Car le poème comme dispositif formel ne nous intéresse pas autrement que pour ce qu’il désigne du monde, dans sa manière de le montrer. Qu’est-ce que la dimension du poème modifie de ses enjeux ?

À première vue, c’est simple : le poème court fractionne le réel. Il n’en sélectionne qu’une petite partie pour affirmer que celle-ci est plus grande qu’il n’y paraît, plus chargée de beauté, d’énergie, de force qu’on ne le croit. C’est le lyrisme propre au poème court : il met le doigt sur une portion congrue du monde pour en tirer sa note claire et congruente, pour le tendre et le faire vibrer ici. Le poème court éclate le réel pour en recueillir l’éclat. Il ne s’intéresse qu’à la fine fleur, délaissant la tige ligneuse et prosaïque. Il rejette le chaume pour ne garder que l’épi.

Le poème long, lui, au contraire, ne trie pas le grain de l’ivraie. Il embarque l’un et l’autre dans un même moulin mécanique et volontaire. Il brasse et il charrie. Il est d’ailleurs logique, et presque tautologique, que le fleuve soit le thème favori du poème-fleuve. Rien d’étonnant à ce que les poètes qui ont la veine et le souffle épiques prennent souvent un cours d’eau pour leur objet de prédilection. On songe ici à Jacques Darras et à son cycle de La Maye, à notre Pierre Vinclair et à son projet transversal qu’est L’amour du Rhône. Ou encore, pour donner un exemple plus éloigné, à l’Argentin Juan Laurentino Ortiz dont a paru récemment une traduction de son livre impressionnant : Le Gualeguay[1], consacré au río du même nom.

Le poème long ne condense pas mais il déploie. Il ouvre la focale. Il est à la fois plus ambitieux et plus humble que le poème court. Plus ambitieux parce qu’il n’hésite pas à mobiliser des champs de connaissance bien plus vastes (Histoire, géographie, sciences, etc.) et qu’il vise à une certaine exhaustivité, à rendre compte de (et même à prendre en charge) la totalité de ce dont il parle, pour un collectif auquel il s’adresse. Le poème long (mais j’entends surtout par là son cas le plus représentatif, le poème épique) ne dédaigne ni les particularismes ni l’universel, comme si c’était là précisément la matière qu’il mélange et travaille, cette boue qu’aura accumulée l’humanité (ou l’un de ses peuples) et qu’elle aura déposée tel un limon au fond et aux abords de son cours intranquille.

Plus humble alors, aussi, peut-être, ce poème long, parce qu’il ne méprise plus le particulier, le déterminé, l’accidentel, le contingent, le social, tout ce charroi séculier et quotidien qui nous entoure et nous constitue et dont le poème court s’était débarrassé. Bref parce qu’il ne se hisse pas au-dessus de la mêlée des humains trop humains. Il est plus humble surtout parce qu’il ne prétend pas détenir la vérité ontologique des choses, close en leur capsule sommitale, à laquelle le poète du poème court aurait, lui seul, mystérieusement accès.

Voici grossièrement tracée une ligne de séparation. Chacun choisira son camp selon son caractère, selon sa conformation poétique. Ou ne choisira pas, puisque évidemment les choses ne sont pas si tranchées, sont plus poreuses que ne le laisse entendre la distinction que je viens de faire à la hache : tel poème long comme le bras d’un fleuve pourra retenir le lecteur pour les pépites qu’il recèle, et celui-ci, orpailleur opportuniste, fera son propre miel de cet or-là. Tel poème court et fragmentaire a contrario pourra engendrer une rêverie au long cours, voire provoquer un sentiment océanique par lequel s’accorder au monde dans sa vastitude inséparée.

Puisse ce numéro de la revue Catastrophes ne pas départager les lecteurs mais au contraire les inciter au partage et à la découverte.

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[1] Le Gualeguay, traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré et Vincent Weber, éditions Trente-trois morceaux, 2022. Voir le corps à corps de Pierre Vinclair

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