Sous la lumière de la lune

par Guillaume Condello

à propos de Hai Zi, Le langage et le puits, traduit du mandarin par Yujia Yang, éd. Unes, 2022.

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Les éditions Unes publient l’intégralité des poèmes courts de Hai Zi (littéralement « fils de la mer »). Le pseudonyme choisi (son nom « véritable » était Cha Haisheng) montre déjà l’importance de l’eau. Né dans le monde rural (dans un petit village de la province de l’Anhui), il passe sa jeunesse aux travaux des champs et, extrêmement doué et précoce, entre à l’université de Beijing à 15 ans. Toute son œuvre tournera autour de ces thématiques : le monde rural, l’eau, et surtout la lumière de la lune éclairant la terre recouverte par la nuit.

D’abord la lune. Le premier poème du recueil, « Cuivre asiatique » (1984), se termine sur ces mots (p. 9) :

cuivre asiatique, cuivre asiatique
une fois le tambour battu, nous appelons « lune » le cœur dansant dans le noir
lune principalement constituée de toi

D’emblée, Hai Zi se place sous le signe du nocturne. La lune, motif central et récurrent de son écriture, est déjà un symbole, c’est le nom d’une lueur dans le noir, qui éclaire la terre et les hommes, l’eau qui coule et son murmure. Mais la lune est « principalement constituée » de cette femme aimée, sans doute. Après une rupture amoureuse en 1986, le rythme de son écriture s’intensifie, mais déjà en 1984 l’amour est lié à la lumière qui éclaire la nuit.

Dans un geste assez classique, Hai Zi se place sous le patronage d’une tradition poétique chinoise ancienne. Dans ce même poème, c’est par exemple Qu Yuan (340-278 av. JC). Hai Zi se met littéralement dans ses pas, en faisant allusion à son suicide – celui-ci s’était jeté dans le fleuve :

cuivre asiatique, cuivre asiatique
tu vois ? ces deux pigeons blancs, ce sont des chaussures blanches laissées sur la plage par Qu Yuan
laisse-nous – nous et la rivière ensemble, les enfiler

Poésie contemporaine chinoise puisant aux sources classiques, donc ? On tourne la page, et cette fois Hai Zi invoque Van Gogh, ce « grand frère à cheveux rouges », à sa place au milieu de références bibliques :

Ne peins plus l’oliveraie de Jésus
si tu veux peindre peins la récolte des olives
peins un feu brutal
rince les vies
à la place du Vieux du ciel
grand frère à cheveux rouges, après avoir bu l’absinthe
commence donc à allumer un feu
brûle

Mais Van Gogh, c’est aussi le soleil d’Arles, sa violence de feu, précisément, qui contraste avec la lune du premier poème. Tous les poèmes courts rassemblés dans ce recueil tournent autour de cette figure centrale : la lumière de la lune qui danse dans le noir de la nuit. Hai Zi, de santé mentale apparemment fragile, a très tôt connu, à la suite d’une déception amoureuse, ce que serait sa fêlure intime. La lune joue ici le rôle d’un symbole. Ce n’est pas uniquement la jeune femme aimée, ni même, peut-être, un monde rural duquel Hai Zi s’était éloigné pour aller en ville et auquel il retournera après cette rupture ; c’est aussi une figure de la lumière, dans le noir de la nuit. On donnera l’extension métaphorique qu’on voudra à ces termes. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le dernier poème du recueil, précédant donc de très peu le suicide de l’auteur, le « Poème de la nuit noire », peint un paysage d’où la lune a disparu – et que ce poème est « offert à la fille de la nuit noire ».

La nuit noire se lève de la terre
enveloppe le ciel lumineux
Terre désolée après la récolte
la nuit se lève de l’intérieur de toi

tu viens de loin, je pars au loin
passant par ici après un long voyage
le ciel est dénué de tout
pourquoi m’offre-t-il sa consolation ?

Terre désolée après la récolte
les gens ont emporté toute la récolte de l’année
ont emporté vivres et chevaux
ceux qui restent dans le champ, sont profondément enfouis

les foins étincellent, les pailles de riz s’entassent dans le feu
le riz s’entasse dans un grenier sombre
le grenier est si sombre, si silencieux, si foisonnant
si désolé aussi, je vois les yeux du dieu Yama dans la récolte

les oiseaux semblables à des gouttes de pluie noires
volent dans la nuit noire du crépuscule
la nuit est dénuée de tout
pourquoi m’offre-t-elle sa consolation ?

je marche sur le chemin
je chante à haute voix
le grand vent souffle sur les collines
au-dessus c’est le ciel sans limite

Ici, la nuit n’est pas une simple absence de lumière en provenance du soleil ; la nuit annule la lumière du soleil, elle se lève depuis la terre et efface presque le ciel. Il n’est pas question de simple désespoir amoureux. Le monde rural offre toujours un caractère rassurant, consolateur, mais cela ne semble plus suffire. La nuit a pris le pas sur le jour. Tout est dénué, sauf au-dessus un ciel sans limite, et le vent qui emporte la chanson.

Dans ces poèmes qui embrassent le recueil et la vie de l’auteur, on voit un certain nombre de traits formels représentatifs de l’écriture de Hai Zi.

Ce sont d’abord des chansons. Il chante un monde rural, parle de blés, des arbres et des oiseaux, de la terre et des champs. Les vers se répètent, et produisent cet effet de ritournelle. En ce sens, c’est une poésie qui semble presque naïve. Et pourtant, dans les mêmes textes, on a des images d’une extrême puissance, toujours inattendues et surprenantes, presque ésotériques. Même si Hai Zi semble dans ces poèmes se sentir plus proche de Rimbaud, Baudelaire ou Hölderlin, on aurait envie de qualifier de « surréaliste » la puissance naïve des images qu’il produit ici, du fait de la brutalité des images qu’il convoque. Ainsi, presque au hasard, le poème « La lune » (p. 76) :

Des fumées de cuisine s’élèvent et descendent
la lune est un gibbon blanc creusant des puits
la lune est un gibbon blanc sur la rivière qui rit douloureusement

combien de fois a saigné la blessure du ciel
le gibbon blanc coule à travers le clocher
coule au-dessus de la tête des vieillards du Sud

le gibbon creusant des puits
le gibbon nourri par le village
la lune est un gibbon qui rit douloureusement
la lune dont le cœur s’est brisé lui-même
la lune dont le cœur déjà s’est brisé

Des chansons – ou peut-être plutôt des visions. Ces poèmes sont pleins d’un mysticisme qui fait de chacun des thèmes et des images récurrentes du texte des présences, des réalités auxquelles on consacre moins une chanson qu’on ne s’adresse à elles par le chant. Si Hai Zi s’adresse aux morts (Nietzsche, Hölderlin, Van Gogh, etc.), il adresse aussi ses poèmes aux choses (objets, lieux, moments de la journée, etc.) : l’aurore (p.306), le verre d’alcool (p. 291), l’étoile (p. 244), etc. Il y a bien un mysticisme chez Hai Zi, nourri de références bibliques qui, dans cette manière de s’adresser aux choses, fait parfois penser aux cantiques de François d’Assise. Les a-t-il lus ? La question n’est pas dénué d’intérêt, mais pour moi qui n’en sais rien, cela ne change pas grand-chose : Hai Zi se tourne vers la lumière depuis le fond de la nuit, pour en recevoir la trace dans le langage.

Hai Zi est un puits, qui rassemble dans son obscurité la lumière de la lune et l’eau qui vient du plus profond de la terre, des ancêtres dont le poète porte la tristesse en lui. Le puits fait alors le pont vers les générations futures :

La lune la nuit

Des portes les unes après les autres
poussent la forêt
le soleil met le sang
dans la lampe

la rivière se couche tranquillement
au village des humains
à l’endroit où habitent les humains
au heurtoir des humains

le nid d’oiseau pend
dans l’arbre qui est
à deux mètres du monde
il me semble que je suis à huit mètres du monde

toute reste le même
tout est conservé
dans les visages
des humains
de génération en génération, tous les malheurs

je suis comme
un puits creusé par les ancêtres
vers les générations futures
tous les malheurs viennent de mon eau profonde et tranquille

Le poète est un puits, il a à voir avec l’eau. Il doit la recueillir, écouter son discours constant, pour le transmettre aux « générations futures ». Tradition, voix de la souffrance humaine, murmure de l’indicible espoir, mère aimante partageant son expérience, le symbole de l’eau lui aussi coule entre les doigts. Et c’est cette eau qui nourrira tout ce qui a soif, fleurs, champs de blé, etc. tout ce qui vit, avant de disparaître. Le cinquième moment du poème intitulé « Pour mère (Suite) » donne son titre au recueil (p. 81) :

5. Le langage et le puits

Le langage lui-même
est comme une mère
qui a toujours des choses à dire, sur les rives
sur les berges de la rivière de l’expérience
sur les berges de la rivière des apparences
les fleurs sont comme de douces épouses
oreilles qui écoutent et poèmes
éparpillés sur la terre
écoutant l’eau qui souffre

l’eau tombe au loin

Dans la tradition, chinoise ou occidentale, Hai Zi cherche des figures du rapport à la lumière et aux ténèbres. Qu Yuan s’est jeté dans le fleuve, Van Gogh s’est brûlé à son propre feu, Baudelaire a écrit un poème comme un « anniversaire assassiné » (p186), Rimbaud a tenté de « S’opposer à la lune » (p.187), Hölderlin a été submergé par les ténèbres qui l’ont pris « dans leurs bras/comme le fleuve submerge un étalon » (p.182), etc. C’est au tragique de ce combat toujours perdu contre la mort et la nuit que Hai Zi s’attache.

Sous la lumière affaiblie de la nuit, les gestes des hommes sont aussi silencieux que les blés sous le vent. Au fond du puits, les reflets de la lune murmurent à la surface de l’eau noire.

Hai Zi écoute. A l’âge de 25 ans, il se couche sur les rails, et abandonne.

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