D’Hélène (2/2)

Suite du livre d’exposition de la première des trois parties dHélène en Égypte, de H. D. Traduit de l’anglais (USA) par Auxeméry. Parution aux éditions José Corti le 14 avril 2022.

Lire la présentation du texte par Auxeméry. Lire le précédent épisode.

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5

Les Myrmidons sont des Achéens de Thessalie, et par Achéens, Homère désigne les Grecs en général. Mais ces Grecs du nord légendaires ou archaïques sont réputés pour leur chevelure blonde ; c’est cette race qui est destinée à migrer par la suite et à donner son culte guerrier à Sparte. Là, les valeurs sont inversées, un mortel après sa mort peut se voir conférer l’immortalité. Mais Achille vivant, dans la légende, est déjà immortel ― vivant, il est invincible, il est un demi-dieu. Que lui reste-t-il après la mort ? Le talon d’Achille.

Voici quel fut le signe, sa mortalité ;
immortalité et victoire
furent dissoutes ;

je ne suis plus immortel,
je suis un homme entre des millions,
et non demi-dieu parmi les Myrmidons ;

certains ont dit qu’un archer a délivré le dard
depuis les Murs, d’autres que ce fut Apollon,
mais moi, Hélène, que ce fut la flèche d’Amour ;

le corps honoré
par l’armée grecque
n’était qu’un carcan d’acier,

il entrait dans le plan de Dieu
de fondre la forteresse glacée de l’âme,
afin de libérer l’homme ;

la voie de Dieu est autre que ce qu’en révèlent les prêtres ;
je ne savais pas pourquoi
(en rêve ou en transe)

Dieu m’avait mandée en ce lieu,
pour qu’enfin je voie la sombre silhouette
se préciser,

quand le nouveau Mortel,
se dépouillant de sa gloire,
s’est avancé lentement en boitant sur le sable.

6

Le grand temple d’Amon, ou Ammon, ou Amoun, est toujours debout, et nous pouvons y errer en compagnie d’Hélène. Elle et nous avons besoin de paix et de temps pour reconstituer la légende. Karnak ? Louqsor ? Thèbes, en tout cas. C’est la plus vieille cité du monde. Homère la connaissait. Mais nous ne regardons pas en arrière aussi loin géographiquement ni historiquement. Ils s’étaient rencontrés sur la côte dans l’obscurité. Achille s’était trouvé là avec elle ; aucun doute, il reviendrait. Mais pour l’instant, elle désire évaluer son trésor, concevoir la transcendance en termes concrets. En effet leur rencontre dans l’éternité fut pérenne, mais dans le temps elle fut courte, et « peu nombreux les mots que nous avons dits ».

Comment nous sommes-nous salués ?
là dans le temple d’Amon,
j’ai tout-le-temps pour m’en souvenir ;

il arrive, il s’en va ;
je ne sais pas si le souvenir l’appelle,
ou quel maître-Esprit

lui enjoint de délivrer
(comme Dieu l’a délivré)
les prisonniers, les âmes perdues ;

peu nombreux les mots que nous avons dits,
mais ces mots sont gravés sur la pierre,
frappés d’or, estampés sur plomb ;

ce sont pièces d’un trésor,
ce sont les poids gradués
de l’échange et de la mesure ;

« je suis femme de plaisir »,
ai-je dit avec ironie dans la nuit,
car il m’avait bâti un feu,

lui, Achille, en amassant des broussailles,
et trouvant un vieux silex dans sa poche,
« je croyais l’avoir perdu » ;

peu nombreux les mots que nous avons dits,
« j’ai fait naufrage, je suis perdu »,
en tournant les yeux vers les étoiles,

ballotté comme sur le gaillard d’avant,
« la saison a changé,
nous sommes loin de ― de ― »

qu’il oublie,
Amon, père-de-Tout,
qu’il oublie.

7

Hélène réalise la tâche difficile de traduire un symbole en temps, de le faire passer dans le temps-sans-temps, en hiéroglyphe, dans l’ancien temps d’Égypte. Elle connaît le manuscrit, dit-elle, mais nous estimons que c’est là connaissance plus intuitive ou émotionnelle qu’intellectuelle. En tout cas, un oiseau de nuit s’est abattu sur eux, lors de leur première rencontre sur la plage. Pour Achille, tout juste arrivé de Troie et du carnage de la bataille, c’est là une « créature de charogne », mais Hélène voudrait bannir ces souvenirs. Elle dit qu’elle est « instruite», elle est enchantée plutôt. Car depuis le fond de l’héritage de sa race, elle invoque (comme le fait toujours le visiteur doué de sensibilité, en Égypte) le symbole, la « lettre » qui représente ou rappelle la déesse-mère protectrice. Ce n’est pas un symbole de mort mais un symbole de vie, c’est Isis, ou son équivalente grecque, Thétis, la mère d’Achille.

Nous nous sommes blottis sur le feu,
y eut-il jamais un tel brasier ?
un oiseau de nuit ulula en passant,

ce fut l’étincelle, « curieux, le vol
de cette créature de charogne ― quel ― »
(Dieu cher, qu’il oublie) ;

j’ai dit, « il y a du mystère en ce lieu,
je suis instruite, je connais le manuscrit,
la forme de cet oiseau est une lettre,

on l’appelle hiéroglyphe ;
ne lutte pas, il est dédié
à la déesse d’ici, c’est Isis » ;

« Isis », dit-il, « ou Thétis », dis-je,
rappelant, remémorant, invoquant
sa mère la mer ;

flamme, priai-je, flamme, oublie,
pardonne et oublie l’autre,
que mon cœur s’emplisse de paix,

que je l’aime, lui, comme Thétis, sa mère,
car je l’ai reconnu, j’ai vu dans ses yeux
l’enchantement de la mer, mais lui

n’a pas reconnu, pourtant, Hélène de Sparte,
n’a pas reconnu Hélène de Troie,
n’a pas reconnu Hélèna, exécrée de la Grèce.

8

Elle a peur, aussi. Et elle a besoin de cette protection. Elle a essayé de dissimuler son identité sous la plaisanterie, « je suis femme de plaisir ». Elle sait ce que les Grecs pensent d’elle, et le voici, lui l’incarnation de la Grèce, le héros divin ; certes, il a fait naufrage ; néanmoins, bien que blessé, il porte en lui la menace de l’autocratie. Elle a perdu son rang. Il est toujours Achille. Mais qui est-elle ? Elle dit qu’Hélène sur les remparts était un fantôme. Alors, qu’est cette Hélène-ci ? Sont-elles fantômes toutes deux ? Et si elle en est convaincue, pourquoi implore-t-elle la flamme qu’Achille a embrasée, afin « que je l’aime, lui, comme Thétis, sa mère » ? Est-elle effrayée de perdre aussi son intégrité de fantôme ? Et, quoi ? Thétis ― Isis ― Aphrodite ― ce ne fut pas sa faute.

Oh non ― mais pour l’éternité, elle en sera blâmée et elle sent qu’il va en être ainsi. Elle veut se noircir le visage, comme la femme noire prophétique de l’antiquité. Mais elle n’y parvient pas. Achille est là et l’en empêche. Pourquoi ? Nous devons en blâmer quelqu’un. Hécate ― sorcière ― vautour, et enfin, comme s’il avait épuisé le lot d’invectives communes, il la traite de ― hiéroglyphe. Voilà qui est assez plaisant, elle l’arrête là, il est après tout le fils de la déesse de la mer. Elle a nommé Isis, l’Aphrodite égyptienne, la cause première de toute cette folie. Mais une autre, née de la mer, est toute proche, sa propre mère. À nouveau, elle pense à elle et rappelle à Achille sa divine origine, « Ô fils de Thétis ». C’est à peu près tout. Peut-on juguler un fantôme ? Il essaie. La fin est inévitable.

Comment me cacher les yeux ?
comment me voiler la face ?
avec la cendre ou le charbon tirés des braises ?

j’ai retiré un bâton noirci,
mais il s’en est saisi,
il l’a rejeté,

« quelle sorte d’enchantement est-ce là ?
quel art veux-tu exercer avec un fagot ?
es-tu Hécate ? es-tu sorcière ?

vautour, hiéroglyphe,
signe ou nom d’une déesse ?
quelle sorte de déesse est-ce là ?

où sommes-nous ? qui es-tu ?
où se trouve ce rivage désolé ?
qui suis-je ?____ suis-je une ombre ? »

« tu es en vie, ô fils de Thétis,
et tu n’as jamais été aussi vivant »,
alors il m’a prise par le poignet,

« Hélène, maudite de la Grèce,
je t’ai vue sur les remparts,
aucun art n’est en-dessous de ton pouvoir,

tu as volé les élus, la fleur
du temps, de l’histoire,
mes enfants, mes légions ;

pour toi les navires furent brûlés,
ô maudite, ô jalouse Isis,
toi ― toi ― vautour, hiéroglyphe » ;

« Zeus m’en soit témoin», dis-je,
« ce fut lui, Amon, qui rêva toute cette
fantasmagorie de Troie,

ce fut un rêve, une imagination » ;
Ô Thétis, ô mère,
priai-je, quand il saisit ma gorge

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