Poetic transfer, 4

Traductions de Céline Leroy. Lire les autres épisodes

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Extraits de Robin Coste Lewis, Voyage of the Sable Venus (Knopf, 2017)

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Félicité

pour ma mère,
sa mère,
et la sienne, ad infinitum

Sur nos trois cents espèces
________ de colibris, une seule, celle à gorge
________________ rubis, a traversé

le Mississippi. J’ignore pourquoi
________ mais ça compte pour moi. Elle peut
________________ faire du sur-place. Elle peut battre

des ailes à l’envers. Elle peut
________ parcourir huit cents kilomètres
________________ d’une traite, traverser le golfe

du Mexique sans jamais
________ se poser.
________________ Son bec est une aiguille

creuse et dorée. Une flûte brillante, acérée.
________ Il aspire le nectar des fleurs
________________ de cactus.

Quand la « Louisiane » recouvrait tout ce qui
________ allait du Pacifique
________________ au Mississippi,

une de mes grands-mères possédait l’une
________ des plus grandes plantations
________________ de ce Territoire.

Quand la Louisiane était possession de l’Espagne,
________ cette grand-mère était esclave.
________________ Quand l’Espagne se déposséda de la Louisiane,

cette grand-mère était inscrite comme unique propriétaire
________ d’une vaste plantation — une plantation
________________ si grande que nombre de terrains dessinent aujourd’hui les contours

d’un comté entier.
________ Ce soir, au bout de vingt-cinq ans,
________________ je me suis aperçue que j’avais passé ma vie

à éviter toutes les situations
________ qui m’obligeraient
________________ à prononcer ces mots à voix haute.

Du moment où
________ je l’ai découverte pourrissant
________________ dans un tribunal moisissant, sa signature

à côté de l’inventaire de la plantation,
________ je me suis mise à bredouiller
________________ tous les mots qui me passaient par la tête

dans quatre langues différentes,
________ dans l’ordre le plus désordonné
________________ possible afin de

ne pas prononcer ces mots :
________ Le côté noir de ma famille
________________ possédait des esclaves.

Ou sa signature : Marie Panis,
________ Femme de couleur
________________ Libre*

Son amant
________ était un juge célèbre
________________ originaire de Sardaigne.

Il prenait beaucoup de plaisir
________ à regarder des femmes noires
________________ être pendues en place publique

avec accompagnement musical.
________ C’est ce que j’ai lu un jour à son sujet,
________________ puis j’ai tenté de l’imaginer elle,

noire, dormant
________ à ses côtés, baisant avec lui
________________ sur la plantation qu’elle possédait, sur un lit à colonnes

en ananas, l’embrassant derrière les oreilles
________ partageant un
________________ avocat, se promenant

au milieu de ses cannes à sucre. Peut-être
________ y a-t-il un instant de chaque heure
________________ où une part de moi s’interroge

à son sujet — en silence
________ — même si je n’y ai pas pensé
________________ avant cet instant précis.

Peut-être est-elle la réponse
________ à cette impression
________________ que j’ai depuis des années :

celle d’un autre corps
________ qui flotte à l’intérieur du mien
________________ qui attend une adresse.

Que peut bien vouloir dire l’Histoire ?
________ Parfois j’éprouve une fierté que je ne peux justifier
________________ ni expliquer. Parfois je souris.

Toute ma vie
________ j’ai fixé du regard
________________ le nectar barbelé de cette histoire.

Dès qu’on essayait de m’embrasser,
________ je calais son nom sous ma langue.
________________ Si on essayait trop longtemps

de m’étreindre, je la cachais entre mes jambes ;
________ s’ils voulaient me toucher
________________ à cet endroit, j’arrachais

son nom et plaçais l’os blanc
________ sous mon oreiller, espérant
________________ qu’elle revienne, l’emporte

avec elle et me laisse
________ un quarter
________________ étincelant.

A son fils Théodule, Marie Panis donna
________ son esclave « préférée » : une fille appelée Félicité.
________________ Ils se marièrent.

L’un de ses enfants, Heloise,
________ était l’arrière-arrière-arrière grand-
________________ mère de ma grand-mère.

Un jour j’ai trouvé
________ une photo d’elle en corset
________________ dans un studio, debout près d’une colonne

qui lui arrivait à la taille et sur laquelle était posée une belle fougère.
________ Mais surtout je me suis demandé : Comment
________________ peut-on prénommer une esclave Félicité ?

Félicité avait une sœur jumelle,
________ Françoise. Je ne sais pas
________________ ce qui lui est arrivé.

Peut-être est-elle encore
________ dans les parages, comme nous, sa gorge
________________ un silence rouge vif.

Ou peut-être
________ est-elle la seule
________________ encore capable de traverser le fleuve,

la seule capable de battre des ailes
________ à l’envers, de traverser le golfe
________________ sans jamais se poser.

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* En français dans le texte

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Leurre

Je ne suis pas là

(Nous ne sommes pas dans cette pièce.
Je ne suis pas assise sur tes genoux.
Je ne porte pas la si jolie jupe
en vichy jaune et blanc
que Grand-mère a faite pour moi
ce matin. Grand-mère
n’est pas assise à sa machine
à coudre, enfonçant la pédale
comme un accélérateur, fonçant dans
le chas de l’aiguille. Tu n’es pas en vie.
Cette bouteille de whisky n’est pas vide
dans ta poche.

Je n’ai pas trois ans.
Tu n’en as pas soixante-dix-neuf.
Tes doigts crochus
ne titillent pas encore et encore
les petites pousses de mes tétons.
Je n’admire pas le lustre
de mes nouvelles chaussures en cuir verni blanc
posées au bord de ton genou.
Ton autre main n’est pas en train de plonger
dans ma toute nouvelle culotte Vendredi
que Tante Lydia m’a offerte
la semaine dernière parce qu’elle était si fière
qu’au lieu de faire pipi dans ma couche,
j’aie appris à aller au pot. Grand-mère
n’est pas toujours assise à sa machine à coudre, écrasant la pédale,
toujours plus loin et plus fort. Ce ne sont pas là ta main, ta bouche,
tes doigts cigarettes, tes hameçons, ton couteau à cran d’arrêt
et manche en nacre. Mon père n’est pas au travail
à lessiver des sols, sans savoir que je suis assise ici
sur tes genoux. Alligator.

Je n’ai pas trois ans. Je ne
respire pas. Je ne suis pas assise
sur tes genoux à oublier que le corps
a des pieds, des jambes, des muscles,
des tendons. Et du souffle.
Je ne fais pas que regarder
le mur fixement.

Ces innombrables et splendides cannes à pêche
en bambou noires toujours suspendues au mur
du garage ne sont pas les tiennes.
Ces vingt litres d’eau de mer ne sont pas
ceux encore posés par terre dans la cuisine
si claire et plate, cette eau
que nous avons rapportée de la plage hier pour traiter
la peau de ma sœur. Nous ne sommes pas descendues sur les rochers géants. Grand-mère
ne nous a pas noué de joli foulard en soie sous le menton
pour protéger nos cheveux. Nous n’avons pas joué
à cache-cache avec les crabes bleus revêches.
Cette journée de toute beauté n’a jamais eu lieu.
Il n’y a pas d’avocatier géant que j’aime plus que tout
au monde et haut comme deux étages
dans ton jardin. Il n’y a pas d’herbe, pas
de Pacifique, pas de Nouvelle-Orléans, pas d’histoires
de Mardi Gras qui me manquent énormément, pas de colis envoyé par Mamere
les hivers chauds, remplis de pralines et de caramels,
de perles en plastique violettes, jaunes, vertes.
Pas de Je vous salue Marie vous êtes bénie entre toutes les femmes —
Je ne suis pas là.

Ma peau ne me fait pas mal.
Mon sang ne coulera gris
nulle part. Tu ne viendras pas me trouver
année après année. Je ne me souviendrai
de strictement rien. Je ne regarderai pas les murs fixement.
Je ne te verrai pas, toute ma vie, m’observant
depuis n’importe quel recoin, murmurant
quelque chose de délicieux par la bouche d’un amant.
Je ne serai pas dégoûtée d’être touchée, ne serai
pas repoussée par les désirs lus dans un regard.
Je ne laisserai pas mes dents pourrir. Les instruments
métalliques du dentiste n’auront pas l’odeur
âcre des perles tout juste récoltées.

Ils n’ont pas éloigné ma mère
quand elle était petite. Ils ne l’ont pas mise
dans un train ségrégué, seule, en pleine
guerre, pour qu’elle rejoigne Chicago et s’assurer qu’enfin
tu ne la toucherais plus, plus du tout, pendant des années.
Tu ne l’as plus jamais touchée. Ils ne t’ont pas
pas tué. Encore et encore. Il n’ont pas
pas découpé ton corps en belles offrandes étincelantes.

Ceci n’est pas l’impression que c’est mon corps,
mais je suis comme prise au piège à l’intérieur
d’une autre petite fille, incapable de dire ou sentir quoi que ce soit.
Ceci n’est pas le souvenir d’un autre jour.
Je ne suis pas une chose trempée remuante sans tête sans pieds
que tu as déterrée de sous les langues
de feu près de la serre pleine de courants d’air
de grand-mère et que tu as tordue pour en faire un crochet. Je ne suis pas
une créature neuve rose et palpitante étalée
sur un plateau que ma mère dépose
sur ta véranda
chaque vendredi, si joliment
vêtue. Hibiscus. Bleu.
Oiseau rouge. Du Paradis.
Je ne suis pas là.
L’air n’est pas gelé
l’air n’est plus
gelé)

Je ne suis plus là.

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