Choses qui gagnent à être lues

par Yves di Manno. Lire tous les épisodes.

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6. Une femme ou plusieurs (hommes)

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Périodiquement, le présent s’avérant parfois sans issue, je me tourne à nouveau vers le XVIe siècle. Suivant la piste inaugurée par quelques aînés qui suggéraient alors la relecture, ou plus exactement la retraversée de notre héritage pour la suite de nos aventures, je m’étais pris de passion à mon tour dans les années 1980 pour cette période à bien des égards fondatrice, qui va pour l’essentiel de Marot (premier éditeur de Villon, héritier à travers son père des grands rhétoriqueurs et remarquable traducteur des Psaumes) jusqu’à la fin de l’ère baroque et l’instauration de notre fastidieux classicisme, verrouillé par Malherbe. Mais entre ces deux bornes, que d’inventions ! d’explorations et de redéfinitions successives de nos arts poétiques, à la lumière notamment du formidable apport qu’aura été chez nous, via l’Italie de Pétrarque, l’humanisme renaissant. Quand on considère la kyrielle d’auteurs qui se succèdent au fil de ces décennies, des plus luxuriants aux plus austères – et la vingtaine de poètes majeurs qui les ponctuent – il est indéniable qu’il s’agit du moment le plus fécond de notre histoire poétique, avant le dernier tiers du XIXe et l’abandon généralisé de la métrique ancienne. Sans parler des grandes œuvres en prose qui l’escortent, de Rabelais ou Marguerite de Navarre au Plutarque d’Amyot et à Michel de Montaigne…

Dès l’aube de ce qui apparaît bien, a posteriori, comme la première véritable révolution de l’histoire de nos lettres – que l’irruption des jeunes loups de la Pléiade va amplifier, à partir de 1550 – la ville de Lyon occupe une place centrale dans la diffusion de la pensée et de la poésie nouvelles : d’une part en raison de sa position stratégique, les hommes et les idées venus d’Italie transitant nécessairement par elle ; mais surtout par la constitution d’un cercle de lettrés qui en fait la véritable capitale intellectuelle de la France à ce moment-là. Ce dont témoigne le nombre étonnant d’imprimeurs-éditeurs que la ville abrite alors (jusqu’à deux cents, semble-t-il), durant ces décennies exaltantes mais périlleuses de l’essor du livre et la circulation par son entremise de la pensée néo-platonicienne. Au sein de ce cercle lyonnais, et pour l’histoire qui nous intéresse ici – sans nous attarder sur des figures aussi importantes que Pontus de Tyard, Peletier du Mans ou Pernette du Guillet, première femme poète notable au sein de cette confrérie – deux hommes se distinguent en particulier : l’imprimeur Jean de Tournes, établi en 1542 et qui sera l’éditeur de plus de cinq cents ouvrages (dont les œuvres de Louise) ; et le poète Maurice Scève, figure aussi discrète qu’influente, auteur dès 1544 du canzoniere le plus tendu et le plus lumineux de son époque : Delie, Object de Plus Haulte Vertu.

Il ne s’agit évidemment pas, dans le cadre de ce bref épisode, de développer ces divers points (le lecteur trouvera tous les détails nécessaires dans le volume dont nous nous apprêtons à rendre compte[1]) mais d’esquisser le décor sur lequel vient s’inscrire le singulier ouvrage publié en 1555 par Jean de Tournes sous le titre Euvres de Louïse Labé, Lionnoize et qui vient de faire l’objet d’une tout aussi surprenante édition dans la Bibliothèque de la Pléiade. Surprenante en cela qu’elle remet en cause un certain nombre de faits qu’on pouvait croire établis et pose de nouvelles interrogations autour d’un livre qui marque sans conteste, toute polémique mise à part, un moment important de notre histoire poétique.

[1] auquel on peut adjoindre, en dehors de travaux plus savants (et souvent plus ingrats…) les deux ouvrages d’une rare intelligence poétique que Jacques Roubaud et Pierre Lartigue avaient consacrés jadis à ce siècle étonnant, dans la collection Brèves/Littératures chez Hatier : Impressions de France et Plumes et rafales.

La responsable de cette édition, Mireille Huchon, est une seiziémiste de renom, professeure à la Sorbonne : elle a publié de nombreuses études critiques, deux importantes biographies (dont récemment celle de Nostradamus) et procuré en 1994 une nouvelle édition de Rabelais dans la même collection. Elle a néanmoins fait scandale voici une quinzaine d’années avec un livre qui soutenait une thèse inattendue et irrecevable aux yeux de beaucoup : selon elle, l’unique ouvrage de Louise Labé serait une sorte de fiction, plus savante d’ailleurs que mystificatrice, le fruit d’une invention collective élaborée par un cercle de lettrés (évidemment masculins) et visant à illustrer les mutations du paysage poétique en proposant un canzoniere amoureux féminin, en grande partie centré sur des sonnets, dont la forme s’imposait alors en France. Quant à l’auteure, célébrée depuis des lustres comme la plus grande (l’une des rares, à vrai dire…) poète femme de son temps, elle serait une simple créature de papier, pour reprendre le titre de son ouvrage. On imagine le tollé, surtout dans les rangs de la mouvance féministe (moins virulente pourtant en 2006 qu’aujourd’hui).

Aussi hérétique qu’elle puisse paraître de prime abord, surtout pour celles et ceux (dont je suis) qui gardent en mémoire la tension proprement féminine qui traverse certains de ces poèmes, la thèse de Mireille Huchon est pourtant loin d’être absurde et s’appuie sur un certain nombre de constats à tout le moins troublants. D’abord parce que ce livre, tel qu’il a été publié en 1555, rassemble en effet l’œuvre « complète » – et peu volumineuse – d’une auteure jusqu’alors inconnue : aucun texte ne l’a précédé, aucun autre ne lui succèdera. Ensuite parce que la composition même de l’ouvrage est plutôt inhabituelle : une épitre liminaire, effectivement féministe avant la lettre, priant « les vertueuses Dames d’eslever un peu leurs esprits par dessus leurs quenoilles » ; un long Débat (en prose) entre Folie et Amour, fidèle à la rhétorique du temps ; l’œuvre poétique « elle-même », d’une remarquable brièveté : trois élégies et vingt-quatre sonnets, soit une trentaine de pages à peine ; enfin un ensemble d’escriz de divers poëtes à la louange de Louise Labé, dont Mireille Huchon a montré qu’il est (au nombre de vers près) l’exact pendant, ou si l’on préfère le miroir des poèmes de Louise ; le volume s’achevant sur un Privilège royal dont on peut être surpris qu’il ait été accordé à un auteur, a fortiori féminin, n’ayant alors rien publié.

Le plus étonnant dans tout cela c’est qu’après ce coup d’éclat et cet éloge multiple (auquel ont participé le plus souvent de manière anonyme, mais pour la plupart identifiés depuis, certains des meilleurs poètes du temps), Louise Labé disparaît du paysage littéraire lyonnais et plus largement national : aucune mention n’en est faite par la suite, y compris de la part des auteurs qui l’ont couverte de louanges. Il faut attendre la fin du XVIe siècle, 1585 très précisément, pour que son nom resurgisse – et c’est là que les choses se compliquent, puisqu’il semble bien qu’il y ait eu confusion involontaire ou non à cette époque entre l’auteure des Euvres de 1555 et une autre Labbé (avec deux b) dite la Belle Cordière, courtisane dont l’existence est bien avérée, quant à elle (son testament figure même dans le volume de la Pléiade…), mais dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il est peu vraisemblable qu’elle ait pu écrire des textes supposant une culture qu’elle était loin de posséder. On aurait donc plaquée la réalité d’une femme dont tout atteste qu’elle était surtout connue pour faire commerce de ses charmes sur une figure plus incertaine (ou se dissipant déjà dans les limbes) ayant composé des poèmes impliquant, outre celle du français – et quel français ! – la maîtrise du latin et de l’italien, sans parler de la mythologie ancienne et de la littérature savante de son temps. L’édition de Mireille Huchon est très riche sur ce plan, soulignant les emprunts, les citations et les effets d’écho évidents avec un corpus antique et contemporain (intrinsèquement liés à cette époque) que les lecteurs d’alors ne pouvaient manquer d’identifier. Enfin, suffisant presque à rejeter dans l’ombre la figure de la Belle Cordière, il y a ce miroir exemplaire, mentionné à deux reprises par les auteurs des Escriz : Loyse Labé (comme certains l’écrivent alors) étant l’anagramme de Belle à soy

Je me garderai bien pour ma part de trancher un tel débat, d’amour ou de folie… J’avoue que la plupart des arguments avancés par Mireille Huchon ne sont pas sans être séduisants, mais ils ne suffisent pas à dissiper le trouble singulier que dégagent les poèmes de Louise Labé – et la couleur proprement féminine qu’ils ont toujours eue à nos yeux : « Mais me voyant tendrement soupirer / Donnant faveur à ma tant triste plainte / En mes ennuis me plaire suis contreinte / Et d’un dous mal douce fin esperer… » Encore qu’à les relire sous cet angle, cette impression initiale puisse elle aussi se voir remise en cause… Je renvoie en tout cas le lecteur (la lectrice) à ce travail éditorial en lui-même remarquable, qu’on en partage ou non les conclusions : il y a là matière à réflexion. Et l’hypothèse d’une supercherie à l’œuvre derrière cette œuvre, élaborée on ne peut plus sérieusement – une sorte de fourberie drôle, comme aurait dit Jacques Vaché – ne peut manquer de reposer sous un autre angle la question de cet effacement de l’auteur qui aura tant préoccupé le siècle dernier (et me préoccupe encore, personnellement).

Je voudrais m’attarder en revanche sur le paradoxe que constitue à plusieurs titres l’existence même de cette édition. La question étant d’une part de savoir pourquoi il a été décidé de consacrer un volume entier de la Bibliothèque de la Pléiade à une œuvre encore plus brève que celles de Villon, de Lautréamont ou d’Alain-Fournier (pour citer les plus frêles ouvrages de cette collection, d’ordinaire plus opulents). Et d’en avoir ensuite confié la réalisation à une universitaire réputée pour avoir remis en cause l’existence même de son auteure… Concernant le premier point, je rappelle en effet que l’œuvre poétique proprement dite de Louise Labé (élégies et sonnets) figurait déjà au catalogue de la Pléiade depuis… 1953, dans le beau volume des Poètes du XVIe siècle composé par Albert-Marie Schmidt (par ailleurs membre fondateur de l’Oulipo, ce qui ne manque pas de saveur dans le présent contexte). Certes, les textes en prose n’y étaient pas inclus et il est indéniable, attendu sa singularité, que le volume de 1555 mérite d’être intégralement reproduit (une telle édition était d’ailleurs accessible depuis 1986 dans la collection GF). Mais de là à lui consacrer un volume spécifique de la Pléiade, il y a une marge : et malgré la richesse de ses annotations, les fac-similés et l’abondant Florilège de textes dont elle l’a étoffé, Mireille Huchon a tout de même de la peine à remplir les LXX + 664 pages de ce qui constitue tout juste une plaquette, à l’aune de cette collection.

La seule justification que je vois au projet doit tenir à la volonté d’accueillir dans le catalogue de ladite collection de nouvelles figures féminines : malgré un relatif effort ces dernières années, les femmes y sont en effet très mal représentées [2]. Préoccupation louable en soi, cela va sans dire, mais qui se voit ici paradoxalement contredite par la thèse de l’éditrice du volume, qui remet en cause l’identité et le sexe même de son auteur… Il est vrai que Mireille Huchon se montre sur ce point d’une extrême prudence, surtout dans son Introduction, se contentant de suggérer à demi-mots ou par des tournures ambiguës – recourant par exemple à la formule « les poètes de Louise Labé » pour désigner indirectement l’auteur (collectif ?) de ces textes – le caractère quelque peu hérétique de sa conviction, qu’elle aurait pu résumer en affirmant de manière plus abrupte : Louise Labé n’existe pas. Ce qu’elle se garde bien évidemment de faire : cela aurait été à tout le moins malséant, au seuil de ce prestigieux volume… Et il faut circuler à travers le réseau habilement tissé des notices et annotations, dans la dernière partie de l’ouvrage, pour la voir suggérer entre les lignes (p. 459) que l’auteur du Débat pourrait être (sous-entendu : est en fait) Guillaume des Autels. Et même avancer p. 502, en s’abritant il est vrai derrière l’opinion d’un confrère (et dans un corps minuscule) l’idée ô combien sacrilège que les sonnets qui ont fait la gloire de Louise pourraient avoir été écrits… par Maurice Scève en personne ! Ce qui, à les relire sous cet éclairage, n’est d’ailleurs pas une hypothèse aussi saugrenue qu’elle en a l’air – d’autant que Scève est censé avoir composé à cette époque des sonnets depuis lors égarés…

[2] Avant Louise Labé, Marie de France est la seule femme poète ayant eu droit récemment (en 2018) à un volume autonome (encore le partage-t-elle avec d’autres auteurs de lais). Quant aux femmes en général, tous genres littéraires et tous siècles confondus – et sans tenir compte des volumes collectifs – elles ne sont qu’une quinzaine à figurer dans ce panthéon de papier…

La question, on le voit, risque fort de faire encore couler beaucoup d’encre… Je la laisse ici en suspens, considérant que cette nouvelle édition est d’abord l’occasion de relire un ouvrage à bien des égards exemplaire, dans sa clôture finalement plus sévère que ne le laisserait supposer le grand élan lyrique qui le fonde. Mais il s’agit aussi, comme toutes les compositions poétiques de son temps, d’une œuvre savante : la fièvre amoureuse qui la traverse ou la déchire n’en obéit pas moins aux codes de la rhétorique renaissante. Ce qui signifie – formulé autrement – qu’il y a évidemment plusieurs manières de la lire.

Louise Labé : Œuvres complètes, édition de Mireille Huchon, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », LXX-664 pages, 2021, 49 € (jusqu’au 31/03/22 ; plus cher après).
Mireille Huchon : Louise Labé, une créature de papier, Droz, 2006.
Jacques Roubaud : Impressions de France, incursions dans la littérature du premier XVIe siècle (1500-1550), Hatier, Brèves/Littératures, 1991.
Pierre Lartigue : Le second XVIe siècle, plumes et rafales (1550-1600), Hatier, Brèves/Littératures, 1990.

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