Poetic Transfer, 3

Traductions de Céline Leroy. Lire les autres épisodes

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Quatre poème d’Ellen Bass, Indigo, Copper Canyon Press, 2020

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Sous-Chef

J’aime découper le concombre, le couteau qui tranche l’obscurité
en lunes quasi-transparentes, chacune
dotée de sa fine écorce de nuit. J’aime écraser
l’ail avec le plat de l’acier
et retirer les peaux collantes, parcheminées de la gousse.
Dis-moi quoi faire. Je suis libérée de toute volonté.
Je coupe l’agneau en cubes d’un pouce.
Je n’utilise pas de règle, mais serais heureuse de le faire.
Donne-moi une tomate bariolée comme un perroquet.
Donne-moi des pêches comme des nuages embrasés.
Je pèlerai ces globes jusqu’au crépuscule. Le sirop
imprègnera mes doigts comme le fait ton parfum.
Laisse-moi me soustraire à ma propre insistance.
Je suis l’abeille qui nourrit la reine.
Montre-moi quel nappage
tu veux pour la tarte. J’ai encore des opinions,
mais je n’y crois plus.
Laisse-moi lever les filets d’un poisson aux arêtes souples.
Laisse-moi dénoyauter les cerises. Décortiquer le maïs.
Donne-moi la quantité de cannelle
pour épicer le ragoût. J’ai pris de mauvaises décisions,
alors je remercie ce joug
qui pèse sur mes épaules, les pommes de terre
en tas devant moi.
Face à l’étendue du désastre, regarde
ce monde qui parvient encore à donner une poire dorée.
Florale et tachée de son, une merveille scintillante.
Elle repose sur ma paume si pesamment, parfaitement.
Ailleurs, il y a la faim. Ailleurs, la peur.
Mais ici, la planche à découper est solide. Ma lame, affutée.

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L’Ecoute

Et si les oies qui cacardent sur vos têtes vous racontaient ce que ça fait de voyager si loin ?

Si le poisson vous décrivait la déchirure de l’hameçon, le choc de la ligne ?

Et si la feuille pouvait vous murmurer la lente souffrance
du vert qui s’en va ? Ou un arbre, l’éclair de la hache ?

Et si nous pouvions entendre les petites éphémères se lamenter ?

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Réincarnation

Quelle personne croirait à la réincarnation
si elle s’imaginait revenir sous la forme
d’une huître ? Les aigles et les loups
ont la cote. Même les chats domestiques
ont leur charme. Rien de bien bouleversant
à se voir en Missy, grignotant
ses croquettes et s’étirant sur l’appui de la fenêtre.
Mais je doute que les huîtres dentelées aient jamais
été le totem de la moindre shaman
étalant son tarot de la mère originelle
ou brûlant ses brins de sauge.
Pourtant, nous pourrions sans doute faire pire
que d’aspirer à devenir un bivalve charnu. Humblement,
l’huitre persiste à filtrer
l’eau de mer et à parer de lustre
les agacements du quotidien.
Versez une pointe de Tabasco, accompagnez-la
d’un dry martini, non seulement
elle deviendra ce tendre bouton qui allumera
un feu érotique chez les hommes en smoking
et les femmes dont les épaules luisent
à la lueur des bougies, mais cet ermite qui prie
dans sa cavité rocheuse, cet anachorète tout de fer,
calcium et protéines, c’est un saint mollusque
pour ainsi dire. Vénéré et sacrifié,
corps et liqueur iodée de l’âme,
l’huitre est dévorée, et s’offre
toute entière — encore et encore

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Se mettre au lit un soir de décembre

Quand je me glisse sous la couverture et me replie
dans sa chaleur, je me dis que nous sommes comme les pages
d’une lettre d’amour écrite il y a trente ans
que relit encore tous les jours un dieu vieillissant
avant de la remettre dans son enveloppe.

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