La Pédagogie noire (3/3)

Par Georges-Léonore. Lire le premier et le deuxième épisodes.

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25/01/2021 – Épilogue (Hommage et désespoir)

25/01/2021, 11h59. Lorsque je me suis mis à écrire ce livre, je pensais qu’aucune œuvre ne s’était illustrée par l’utilisation exclusive de l’hexasyllabe. Je ne l’avais pour ainsi dire vu qu’à la marge, quelque part chez François Cheng et une autre fois dans un poème du méconnu Jeanpyer Poëls, paru dans un n° de la revue Po&sie (ce dernier poème, un quatorzain il me semble, pourrait être considéré comme le prototype de ceux que j’ai faits). Il s’agissait en quelque sorte, pensais-je, d’un ou deux hapax, que j’expliquais par le faible potentiel apparent de ce mètre (conformément à ce que je dis dans la postface[1]). Pour le reste, on le trouvait, mélangé à d’autres, dans des poèmes de vers libres, mais enfin voilà tout. Rien, me semblait-il, de systématique. Or, ce matin, sur Poezibao, Pierre Vinclair (à qui j’ai envoyé mon livre il y a quelques jours) donne un petit choix de notes d’un certain Georges (!) Haldas, Suisse, poète, mort en 2010. N’ayant jamais entendu parler de cet homme, je me mets, comme à mon habitude en pareille circonstance, à la recherche de poèmes. Sur le site Babelio, horreur, stupéfaction : les quelques strophes que je trouve sont rédigées, exclusivement, en hexasyllabes, et me laissent penser qu’il en a énormément usé.

[1] Voici, à l’attention du lecteur, le passage concerné : « Le vers hexasyllabe est un non-vers : il n’est pas assez long pour avoir de césure, il ne flotte pas comme les impairs de 5 et 7. L’alexandrin, l’octo et le déca, le hantent, mais il n’a pas leur variété. C’est plat. En XIV vers de cette facture, on n’a le temps de rien, à part d’aberrants grossissements. Je le trouvais donc approprié, verroterie, platitude rythmique, à certaine des notions qui, tutélairement, régissent l’imaginaire de ce livre : Haine-de-Soi, Gratuité, Déchet, Pulsions-non-sublimées, Violence, Ferveur Pathologique, etc. Rythmes magiques à force d’être bruts, naïfs : mais magie plate, sans efficace, reposant sur une cosmologie obsédante mais enfantine. Déprédation, dépréciation, sorcellerie de bas-étage : toutes les garanties de l’échec. »

Les imaginaires diffèrent, un peu, bien sûr. La manière aussi, de beaucoup. Et, bien sûr, on argumentera (à bon droit) que les mètres appartiennent à tout le monde. N’en demeure pas moins, quelque aigüe que puisse être notre conscience de ce que tout, en art, a toujours été fait avant nous, que se cultive à chaque fois l’espoir un peu bête, lorsqu’on écrit, d’avoir, tant soit peu, innové[2]. Et puis l’on nous détrompe, avec violence. On se sent alors plagiaire, immédiatement dépossédé de notre ouvrage. D’ailleurs, on ne se pardonne pas d’avoir ignoré ses prédécesseurs. Voilà donc, en un mot, l’expérience cuisante que je suis en train de faire, et c’est à dessein que je donne à ces lignes une apparence de sobriété, car ce ne serait sinon qu’imprécations (contre soi-même et contre les Puissances).

[2] Ne serait-ce qu’en systématisant à l’échelle de tout un livre une forme rencontrée une seule fois – dans les recoins désaffectés d’un vieux n° de revue.

Je lirai, ces prochaines semaines, l’œuvre de G.H. À rebours, aval plutôt qu’amont, je connaîtrai ses livres. Je pourrai dire, à contretemps de ce qui fut, « il me précéda ».

Cette note, écrite avec le poignard de mon présent désespoir encore planté dans le cœur, en guise de réparation à cet aîné.

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Aussi, comment me croira-t-on, quand je dirai n’avoir rien su de ce poète avant la fin de l’écriture de ce livre, alors qu’un vers si peu usité fait, ici comme là, figure de choix exclusif, et que le nom dont je signe, si évidemment pseudonymique, va jusqu’à contenir son propre prénom ? On me dira : « menteur ! ». Ma mère aussi me disait menteur. Quand il n’y a pas de preuves en dur, factuelles, de la vérité, les protestations de bonne foi parviennent rarement à réfuter pareilles accusations.

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Sanglots versés, larmes de rage, de désespoir, pleurs de feu, etc. Crachats sanglants jetés à la face de la Destinée, etc. Puériles résolutions (brûler le livre, mourir, etc.) rapidement délaissées. Grand rire enfin, avec une sorte de calme : on en faisait trop, décidément.

En plus, diantre, Haldas, c’est bien : « La nuit te logeait pure / Entre ses hautes portes » (!)

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PLUS TARD. HOMMAGE AU PRÉDÉCESSEUR

Je vous en ai voulu
À mort – à mort – vieux Georges
Haldas. Je ne vous co
Nnaissais pas. Lorsque j’eus
Vent de vous vous m’avez
VoléRavi – mon œuvre
J’en ai pleuré de haine
Contre vous contre moi
J’ai haï le soleil
Et sa lanterne fausse
Et le ciel rose et je
Me suis tu. Plusieurs heures.
Je vous rends cet hommage
Un peu à contrecœur

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[Illustration : Pieter Brueghel l’Ancien, « Le Triomphe de la mort »]

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