Chants Rêvés (1/3)

par John Berryman. Traduit de l’anglais (USA) par Sabine Huynh 

.

1

Henry vexé_____se terrait le jour,
inconsolable Henry boudait.
Je le comprends – sa façon à lui de surmonter les choses.
C’est le fait qu’ils pensaient pouvoir le faire qui a enragé et affolé Henry.
Mais il aurait dû venir en parler.

Le monde entier tel un amant de laine
semblait jadis prendre parti pour Henry.
Puis quelque chose est parti en vrille.
Après quoi rien ne s’est passé comme ça aurait pu ou dû.
Je ne vois pas comment Henry, disséqué
sous les yeux du monde entier, a fait pour survivre.

Ce qu’il a maintenant à dire c’est l’émerveillement
infini devant ce que le monde peut souffrir et offrir.
Une fois dans un sycomore j’étais content
tout en haut, et j’ai chanté.
Brutalement contre la terre se frotte la mer puissante
et désert chaque lit finit.


14

La vie, mes amis, est ennuyeuse. Il ne faut pas le dire.
Après tout, le ciel scintille, la vaste mer soupire,
nous scintillons et soupirons aussi,
en plus quand j’étais petit ma mère me répétait
(sans cesse) : « Te plaindre que tu t’ennuies
veut dire que tu n’as pas

de Ressources intérieures ». J’en conclus aujourd’hui que je n’ai pas
de ressources intérieures, car je m’ennuie à mourir.
Les êtres humains m’ennuient,
la littérature m’ennuie, surtout la grande,
Henry m’ennuie, avec ses déboires et doléances,
autant qu’achille,

qui aime les gens et les arts de la guerre, quel ennui.
Et les collines tranquilles, et le gin, sont barbants à un point !
et un chien a trouvé le moyen
de filer avec sa queue vraiment très loin
dans les montagnes la mer ou le ciel, laissant
derrière lui : moi, remuant.


22

De 1826

Je suis le petit mec qui clope et clope.
Je suis la fille qui aurait dû se méfier mais.
Je suis le roi de la piscine.
Je suis si sage que je me suis fait recoudre la bouche.
Je suis un fonctionnaire et un putain d’imbécile.
Je suis une dame qui sait encaisser les blagues.

Je suis l’ennemi de l’esprit.
Je suis vendeur de voitures et je vous aime.
Je suis un cancer d’adolescent, j’ai un projet.
Je suis l’homme blackffacé.
Je suis la femme forte comme un zoo.
Je suis deux yeux vissés sans tête, à l’aveugle.

C’est le quatre juillet.
Collecte : tandis que l’homme agonisant,
délaissé par toi, le créateur, qui pardonnes,
halète : « Thomas Jefferson est encore en vie »
en vain, en vain, en vain.
Je suis Henry L’Ami des Chattes ! Ma moustache frétille.


29

A pesé là, un jour, sur le cœur d’Henry, une chose
si lourde, eût-il passé cent ans
et plus, sans dormir, et en pleurant, tout ce temps
Henry n’aurait pu le racheter.
Se répète dans les oreilles d’Henry
la petite toux quelque part, une odeur, un carillon.

Et il y a une autre chose qui l’obsède
pareille à un grave visage siennois dont mille ans même
ne sauraient brouiller le reproche se profilant toujours. Horrible,
les yeux ouverts, il le suit, aveugle.
Toutes les cloches disent : trop tard. Ceci n’est pas pour les larmes ; pensée.

Mais Henry n’a jamais, alors qu’il le croyait,
tué qui que ce soit ni découpé son corps à elle en morceaux
qu’il aurait cachés, là où on pourrait les trouver.
Il le sait : il est allé voir tout le monde, et personne ne manquait.
Souvent il croit, à l’aube, les voir se dresser.
Personne ne manque jamais.



51

Nos blessures au temps, de tous les autres temps,
les temps de la mer traînante, les temps des galaxies
fuyantes, les temps morts des nabots,
diminuent si peu que si dans ces rimes avec leurs gros sabots
Henry les mentionne, ne les prenez pas, je vous prie,
pour la mise à terre d’un homme.

Vieux Maître, étant tenu de faire de votre mieux
contrairement à nous les moricauds, évitez maintenant à un John méfiant les coups de fouets d’antan :
qui vous dira la bonne aventure, quand vous aurez avoué
des uns et des autres les blessures – contre les étoiles innocentes
et les mers impitoyables –

– T’es radioactif, mon pote ? – Mon pote, radioactif.
– T’as des sueurs nocturnes et des sueurs diurnes, mon pote ?
– Oui mon pote.
– Ta nana t’a largué ? – À ton avis, mon pote ?
– Ce truc sur le devant de ta tête, c’est ce que je crois que c’est, mon pote ?
– Oui mon pote.


[image de couverture : John Berryman par Terrence Spencer/Getty]


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