Ou l’exil

[édito] par Guillaume Condello

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Une légende veut que Li Bai se soit noyé dans un lac en tentant d’y attraper le reflet de la lune. Il faut dire qu’il devait sans doute en tenir une carabinée : le poète, sur notre terre exilé, a suffisamment chanté le vin et l’ivresse pour que les autres versions de sa mort (les suites de son alcoolisme notoire) semblent plus plausibles. Mais comme toujours avec les génies immortels, les mythèmes concernant leur mort sont tous vrais. Ils disent bien l’essentiel, en mettant l’accent tantôt sur tel point, tantôt sur l’autre : mais dans les flots de vin, au miroir fuyant de l’eau, le poète retournait à sa terre natale, cette inconnue.

Je serais assez tenté de voir dans l’exil une image relativement juste de la condition du poète – et pas uniquement des immortels. Evidemment, pour Li Bai, comme du reste pour son ami Du Fu, l’exil n’était pas qu’une métaphore : les années d’errance (plus ou moins voulues), le bannissement, ce furent des réalités où le corps était engagé autant que l’âme, si j’ose dire. Et sans doute peut-on voir aussi dans l’exil ce lieu fuyant qui, mettant celui ou celle qui écrit comme au bord du monde, offre une perspective douloureusement inspirante (Hugo, Hikmet, etc.). L’exil rejette hors du sol qu’on appelle improprement natal, nous plonge dans le grand bain de la contingence : on est né quelque part, est-ce assez pour dire qu’on appartient à cette terre ou qu’elle nous appartient ? Et pourtant la séparation ne va pas sans souffrance, met aux prises avec le tragique de l’existence. Et l’exil « volontaire » n’existe pas : si l’on quitte sa terre, sa langue, c’est que quelque chose nous y contraint, à quoi il est impossible de désobéir : la terreur, la misère – ou le besoin de quitter une terre et une langue où l’on étouffe. Le travail du poème souligne avec plus d’acuité, mais sur la terre réconfortante et délimitée d’une page blanche, cette réalité existentielle fondamentale.

Il y a certainement quelque chose d’indécent à comparer la condition existentielle de tout poète, à celle des réfugiés climatiques, ou à celles et ceux qui fuient la guerre et la dictature. Et pourtant, seule la douceur de la vie, lorsqu’on est assez privilégié pour la goûter sans craindre de la perdre trop vite, peut nous faire oublier qu’au fond la condition est la même pour tous : nous sommes de passage, ces paysages tout autour, où l’on s’aime, se hait, travaille, vit et meurt seront encore là après nous, la trace qu’on y laisse se refermera aussi vite que l’eau sur un caillou lancé à sa surface, et eux aussi passeront, finalement, sans personne pour en avoir le souvenir peut-être. Les exilés, celles et ceux qu’on nomme tels, le sont tristement, davantage et plus tôt que les autres.

Le poème permet d’intensifier la conscience de cet exil existentiel, mais sans les souffrances qui vont avec cet autre exil qui se vit dans sa chair et son sang – ou des souffrances atténuées. Il est à la fois plus et moins, et gagne sur les deux tableaux. Mais il tente parfois d’inventer le lieu pouvant compenser l’exil. Il invente une terre de langue, pour retrouver dans la page ou l’élocution le sol qui manque autour de soi. Comme Ovide, à Tomes, le poète n’écrit pas uniquement pour parler à ses pairs (et tenter d’infléchir son sort, accessoirement), mais aussi pour retrouver la terre de sa langue natale : autour de lui, c’est un ensemble de sons inarticulés, une terre rude et inhospitalière de mots qu’ils ne comprendra qu’à regret (pour vivre, ou survivre, sans poème, comme disait l’autre) – et parfois partiellement.

Terre d’exil ou terre natale, le poème est donc un peu des deux. Il renverse l’exil en terre d’élection – de l’exil existentiel il souligne les angles, mais ce faisant reconstruit une terre autre, plus impalpable, un peu plus pure, qui échapperait au tragique, tout en le préservant. Comme Li Bai, nous nous y penchons, et par-dessus le rebord de la barque nous voyons les reflets déformés de ce qui nous entoure ; à vouloir les étreindre, il nous arrive de passer de l’autre côté du miroir, dans l’eau muette des choses, et la mort du poète n’est que leur silence. C’est que le poème déploie son illusion vraie à la surface ondoyante du réel, dans la déformation des mots, et là seulement, dans cette terre sans épaisseur, se trouve le sol natal du poète.

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