Une femme perd silence (7/7)

par Julia Lepère. Lire tous les épisodes.

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3. Ferdinand sur une plage où des pierres tombent Marianne, pas plus de 18 ans

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La femme commence à parler, en voix off :

J’ai vu un film où une femme tombait doucement sous des jets de pierre et il s’agissait je crois, d’hirondelles.

Pierre est aussi un prénom d’homme et ça me rappelle un autre film que j’ai vu, un homme y lançait des pierres dans la direction d’une femme il la manquait toujours, la femme l’appelait Pierrot l’homme disait je m’appelle Ferdinand, à moins que je ne confonde avec une histoire qui m’est arrivée sur la même île du sud la même plage sur laquelle Marianne et moi ne savions pas quoi faire et où je me sentais épiée
Elle parle de plus en plus vite, comme si quelqu’un allait arriver
Jusque dans le bunker où personne n’aurait pu nous observer d’en haut à part un drone mais ridicule d’imaginer qu’un drone aurait voulu m’observer une sensation d’être regardée en permanence mais voici Marianne qui entre dans le champ qui entre dans l’eau et elle dit des mots sans importance et je les remplace par d’autres mots de ma pensée ou de la sienne que la caméra pourra saisir en s’approchant tout près de sa bouche

Ferdinand la regarde hors champ, il a un perroquet sur l’épaule il ne se ressemble pas il paraît plus musclé et aussi plus inquiet que d’habitude ce peut-être une question d’angle

Ferdinand, commence Marianne

Il n’aime pas faire l’amour, 1ere première pierre tombe, la manque. C’est vrai, il dit qu’il aime mais il n’aime pas. Une fois, après l’avoir fait sur la plage je suis allée me nettoyer seule l’eau était froide j’avais du sable partout parce que nous nous étions enfouis dedans pour faire l’amour et il s’est mis à faire des ricochets dans ma direction, le regard perdu quelque part où je ne pouvais pas voir. 2e pierre, la manque. Savez-vous que lorsque nous nous sommes connus pour la première fois, j’étais très jeune ? Il m’aimait et je l’aimais, mais nos amours différaient. Ensuite il a rencontré une femme plus âgée qui gagnait beaucoup d’argent, il est resté avec elle. Ferdinand n’a jamais aimé travailler. Puis nous nous sommes revus, j’étais la baby-sitter des enfants de sa femme. Nous sommes venus ici, où personne ne pourra nous trouver, dans cette maison délabrée, sur cette plage. Nous avons pris de l’argent à la femme avant de partir, mais maintenant il n’en reste plus du tout. Il a renoncé à elle, renoncé à l’argent mais il m’en veut. Le soleil, un perroquet, la même robe tous les jours et de l’ennui, beaucoup d’ennui. Vivre d’amour et d’eau fraîche, on dit ? Il connaissait cet endroit, très bien. Il en avait exploré tous les recoins avec d’autres filles, mais je ne suis pas jalouse avec des hommes comme lui ça ne sert à rien nous en avons croisées quelques-unes très belles avec la peau bronzée 3e pierre ricoche sur elle et moi je ne me sens pas belle du tout messieurs dames on me le disait tout le temps quand j’étais plus jeune Tu es laide tout le monde dans mon pays le disait et maintenant que je suis ici tout le monde a changé d’avis et il faudrait que j’en change aussi le monde est drôle parfois quand Ferdinand me dit : Tu es belle j’ai envie de pleurer mais je ne pleure pas car Ferdinand ne comprendrait pas il ne comprend jamais aucune émotion, tragique, il écrit des poèmes toute la journée en pensant à l’argent et moi j’attends que nous fassions l’amour en pleurant 4e pierre la frôle presque moi je n’ai jamais l’ombre d’un bronzage c’est drôle pas même bonne mine j’ai toujours si mauvaise mine je suis verte en été et jaune en hiver Elle rit ma peau est si blanche j’ai sans doute une maladie à moins que je ne sois un fantôme Elle rit encore je suis un fantôme messieurs dames et je fais un bruit de chaînes, pour ça que lui ne veut pas me toucher, si peu, plus comme au début, juste quand ça lui chante quand je boude que je pleure parfois ça marche parfois rien n’y fait il me dit tu es une enfant mais j’étais une enfant quand il m’a trouvée à quoi il s’attendait et parfois je me suis si fatiguée je voudrais que la mer monte tout autour de nous 5e pierre la touche à la tête et nager dans l’autre sens là où elle grandit, sans m’arrêter, mais le courant m’en empêcherait alors je m’épuiserais et je verrais la cime des arbres les oiseaux posés dessus mais tout le reste englouti alors je m’enfoncerais doucement dans l’eau qui serait de la forêt en-dessous 6e pierre la manque et avant que la mer ne me prenne je lui dirai à Ferdinand que je me sens comme le perroquet sur son épaule fait pour répéter les choses bizarres qu’il dit je lui dirai que si j’aime les fleurs et les arbres c’est parce que j’aime le monde et que sa manière à lui d’aimer le monde c’est de s’aimer lui-même tout en se détestant et donc Ferdinand déteste le monde lui qui veut devenir quelqu’un parce qu’il ne sent rien, ne se sent rien à force de boire à force de ne jamais penser à autre chose qu’à lui, pas une question d’intelligence de sensibilité de fille écervelée ou d’homme inquiet, j’étais laide je suis belle mais je reste stupide je suis une fille un perroquet à caresser à dresser, mais laissez-moi pleurer si le soleil se couche et expliquez-moi pourquoi c’est stupide et stupide de vouloir faire l’amour tout le temps pour ne pas tomber dans un vide connaissez-vous le vide 7e pierre la manque le vide je l’oublie en tenant un corps je m’accroche en étant pénétrée pas par plaisir pas toujours plutôt pour arrêter le vertige pas de plaisir j’ai si peur du vide et peur de me noyer quand il rentre dans ses yeux noirs inquiets

Je devrais oui chercher un autre homme n’importe lequel Je vais me rassembler j’ai l’air oui de m’éparpiller partout dans l’eau pardonnez-moi
Est-ce que mon corps n’est pas en train de s’effriter
Je dois sortir de l’eau avant que ma peau ne commence à se rider après tout je suis filmée je dois avoir l’air minuscule 8
e pierre la touche à l’épaule, un filet de sang coule sur son sein
Un jour dans la forêt j’ai joui si fort que je ne pouvais pas m’empêcher de crier et j’ai mordu dans des fougères cela devait être étrange à regarder est-ce qu’on peut encore voir mon corps je me sens est-ce que cette eau n’est pas de l’acide il faut que j’essaie de contenir le débordement de mon corps je vais me fabriquer un bocal autour de mon corps pour que des poissons clowns me parcourent bouche ouverte
Elle rit et s’arrête de rire lorsque la 9e pierre, pointue, la touche à la tête et lui ouvre un peu le crâne la douleur est vive et le soleil cruel ; la caméra s’éloigne un peu du visage et elle parle à présent à voix basse

Qu’est-ce que j’peux faire j’sais pas quoi faire et puis je n’ai plus envie de vivre du tout du tout du tout venez à moi petits poissons je suis un poisson clown je suis loin de ma maison et elle se met à parler plus fort en espérant qu’il l’entende malgré le vent Qu’est-ce que j’peux faire j’sais pas quoi faire

Et la caméra la quitte alors pour venir se mettre derrière Ferdinand penché puis se relevant
On voit seulement la tête de Marianne à la surface le reste d’elle est invisible mais remonte maintenant comme inventé par l’eau tandis que la 10
e pierre jaillit du hors-champ de la caméra qui est à cet instant nos yeux et atteint

Marianne à la tête alors
Le sang la pierre
Se perdent et le visage

5

Une voix d’homme crie : Coupez.

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