Chanter : pour quoi dire ?

[édito] par Guillaume Condello

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Cela fera bientôt sept siècles que Dante est mort. On se demande beaucoup, en cette année « anniversaire », pourquoi lire encore le Florentin. On fait de lui l’inventeur – comme on dit d’un trésor – de la langue italienne, le précurseur de l’Humanisme, etc. C’est là un rôle, disons, historique. Mais Dante a-t-il encore vraiment quelque chose à nous dire – et si oui, quoi, exactement ?

Pourtant : s’il est un poète ayant des choses à dire, c’est bien Dante. Toute la Commedia, son grand œuvre, est un long discours présentant les exemples de conduites moralement condamnables, les exemples de pénitence, les divers degrés de sainteté, des discours philosophiques, etc. Un (petit) manuel de morale catholique illustré. C’est aussi évidemment un moyen très habile de régler ses comptes : tous les partisans des luttes entre guelfes et gibelins en prennent pour leur grade (ou leurs actions) … De manière très habile, le présent de la narration, d’ailleurs, ne colle pas à celui de Dante écrivant, ce qui lui permet, dans maints passages, de jouer les prophètes à propos d’événements qui, depuis le temps supposé de l’action décrite, se sont produits en réalité. Comment lancer les harpons du poème dans le réel, pour en faire une annexe, une simple réalisation de ses prophéties…  Mais ce poème est aussi une forme permettant à Dante d’inscrire, sous forme imagée, tout un ensemble de prises de positions théoriques : philosophiques et théologiques (si l’on peut réellement distinguer les deux dans son cas). Dans le Paradis, Dante est même convié à exposer, à la manière scolastique, les arguments du thomisme concernant les rapports entre foi et raison… 

On croit avoir listé les raisons de lire le poème, et voilà qu’on se retrouve avec tout ce qui nous pousserait à ne pas le lire : règlement de compte poussiéreux entre morts depuis longtemps oubliés, morale pour le moins intolérante voire nauséabonde (cf. la place qu’on réserve aux « hérétiques », « païens », homosexuels, etc.), politique autoritaire (la souveraineté de Dieu devant se retrouver aussi dans le siècle), philosophie aride exposée sans la rigueur du traité… C’est du fait de ce qu’il veut dire que Dante nous est lointain. Et pourtant, dans ce souci de dire, dans cette rage de dire, condamnée à l’échec, Dante est extrêmement moderne.

Disons-le tout de go : l’immense tapisserie où Dante tresse, dans ses terzine, les discours édifiants adressés à ses lecteurs, miroite aussi de visions hallucinées qui la trouent et font signe vers son envers invisible : l’indicible lui-même. Dans les Enfers, non loin de la description du supplice de Nimrod (responsable de Babel, de la confusion des langues, il parle un sabir italo-latino-hébreux que personne ne comprend…), Dante joue avec l’incapacité de ses « rimes âpres et rauques » à dire l’horreur qu’il décrira longuement ensuite. L’Enfer est le lieu de ce qu’on ne peut dire, tellement l’horreur passe – pour ainsi dire par en-dessous – les mots. Et dans cette lutte pour étreindre l’horreur, la langue saute, elle se crispe comme les mains pour saisir l’anguille qui s’enroule sur les poignets ; les images, les sonorités, les rythmes secouent le lecteur. Mais au sublime du bas répond le sublime du haut : la Commedia s’attaque aussi à un indicible bien plus redoutable encore, le divin lui-même. Après les convulsions paroxystiques des Enfers, la langue retrouve les douces flexions et les harmonies du dolce stil novo, consonnant avec les chants des bienheureux dans les sphères les plus hautes. D’après les spécialistes, Dante use de néologismes pour dire l’Enfer ; leur fréquence augmente au fur et à mesure de la progression du lecteur, et du narrateur, dans les strates de l’univers – si bien que le Paradis est le lieu où la langue, portée à son plus haut degré de tension, affronte les limites infranchissables dont le néologisme est la trace : trophée méconnaissable rapporté de derrière les frontières, il expose un sens encore incandescent, dont la forme n’est pas arrêtée. Mais Dante doit régulièrement s’avouer vaincu : nombreux sont les passages où il se met en scène en train de défaillir à la beauté des chants du Paradis, où il blâme sa langue et/ou sa mémoire, incapables de restituer la transcendance de ce qu’il a vu – ou de ce qu’il n’a qu’entraperçu, ses forces l’ayant lâché, tant la vision des êtres surnaturels, leur beauté, est proprement insoutenable. Dans l’espoir toujours nécessairement déçu de saisir l’indicible réside donc la puissance permettant de former et déformer la langue ; c’est en cherchant à saisir au moyen de la langue ce qui ne saurait y rester enfermé que Dante est contraint de réinventer cette langue che chiami mamma o babbo/ disant « papa, maman », cette langue proprement maternelle, dont la De vulgari eloquentia, programmatiquement, posait la capacité à dire les choses les plus hautes et les plus nobles.

Les visions de Dante viennent secouer la langue d’une manière qui n’est pas séparable du travail formel exécuté dans la Commedia. Pour les néologismes, par exemple : ils sont souvent à la rime… La vision se cristallise dans le mot, qui est déterminé par la contrainte formelle. Mais la vision, chez Dante, ce sont aussi évidemment les histoires, les drames que le poème met en scène. C’est Ugolin et ses fils. Géryon. Les murs de Dité, et la longue marche pour y arriver. Et tout cela se colore d’une tonalité, d’une nuée d’images confuses liées au rythme même de la phrase, aux sonorités et qualités affectives qu’elles véhiculent. La langue de Dante tourne autour de sa vision, en rythme ternaire : valse à trois temps, vortex en accélération, toujours plus rapide… jusqu’à l’évanouissement. Dante perd très souvent connaissance, terrassé par la puissance de ses visions – et d’autant plus souvent qu’il approche du centre fixe de l’univers, au Paradis, le premier moteur.

Force est de constater les échos qui résonnent entre Enfer et Paradis. Nombreux sont les passages où Dante dénonce : par exemple, ces ordres religieux que le faste et la sclérose ecclésiastique ont éloignés de leurs saints fondateurs… Dante a beaucoup à dire, à beaucoup de monde : car il s’agit surtout d’agir. Il y a dans la Commedia un indicible effectuant sans doute la synthèse entre le dire et l’indicible : le geste muet, l’acte, main tendue ou poing dans la gueule. On sait que Dante a nourri des ambitions politiques, qu’il a voulu jouer un rôle dans le vie politique de Florence. Espoirs déçus, qui expliquent sans doute la rage qu’il met à décrire les supplices de ses ennemis. Mais il y a plus : la langue puissante de la Commedia met aussi en scène l’impuissance de la langue à franchir les limites du faire, elle manifeste, dans ses prophéties factices, dans les paroles que Dante doit rapporter de l’au-delà dans le monde des vivants, et dans les paroles qu’il accorde aux morts, etc., la puissance performative que la langue – la poétique au plus haut degré – ne peut pas ne pas chercher, et ne peut pas ne pas échouer à posséder. Chaque échange est ritualisé au plus haut degré : on demande le droit de demander des nouvelles, des explications, de faire des objections, etc. Chaque parole échangée est un pas dans une chorégraphie visant à faire avancer non seulement le discours adressé, de biais, au lecteur, mais aussi la prise que la langue se donne sur le tout, le grand tout, la pensée et les choses, les corps et les âmes, la poème et l’action, l’amor che move il sole e l’altre stelle/ L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles.

J’avoue que je suis plus sensible aux cris des corps, de joie ou de douleur, qu’au chant des âmes, et que j’aurais tendance à voir, dans le silence qui vient couper à de nombreuses reprises le chant du Paradis, le silence d’un Dieu inexistant. J’irai en Enfer – dont acte. Mais si Dante parle encore si fort et si tendrement, c’est qu’en sa Commedia résonne encore la voix d’un qui te parle, qui veut te dire quelque chose, n’y arrive pas, recommence et repousse, ce faisant, les limites mêmes de la langue.

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Accéder au sommaire du No. 30 : « Dante est vivant »

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