Du poème biographique

par Laurent Albarracin

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Le poème biographique existe-t-il ? Il est me semble-t-il plutôt rare [1] : le genre biographique aujourd’hui s’accommode mieux a priori de la prose, fût-elle brève et parfois même très courte, à l’instar des Vidas [2] de Christian Garcin (« vidas » du nom d’une forme brève en prose inventée par les troubadours) lequel évoque en deux ou trois pages un épisode de la vie de quelques héros choisis, de jadis ou de naguère, souvent des mystiques dont la vie sainte s’incarne très charnellement dans une prose hagiographique qui n’a rien de moralisatrice mais qui les magnifie surtout par des images concrètes.

Pourquoi la prose convient-elle mieux au genre que le vers ? Peut-être parce qu’elle semble plus discrète, « naturelle » ou transparente, alors que le vers signale en lui-même et de façon trop évidente l’hommage qu’il rend. La verticalité du poème statufie. Difficile pour le poème biographique d’échapper tout à fait à l’hagiographie, quand bien même ses sujets seront séculiers et modestes. Sauf bien sûr à prendre volontairement le contre-pied de cette tendance. C’est le cas notamment des poèmes biographiques d’Antoine Brea [3] qui ressemblent plus à un jeu de massacre qu’à des «vies» édifiées ou édifiantes. Il prend en effet un malin plaisir à faire passer la vie de ces auteurs à la moulinette de leur œuvre et inversement. En résulte du jus de boudin ou de la compote de pommes, selon les références mobilisées : William Burroughs y est bien sûr un Guillaume Tell tragi-comique. Plus que des portraits, ce sont des clichés qu’il exécute (au fusil), clichés dont il part et avec lesquels il joue comme s’il mettait face à face, se regardant en chiens de faïence et la main sur le colt, l’écrivain et ses livres.

Beaucoup plus déférents et respectueux (quoique ne manquant pas d’humour eux non plus) sont les poèmes réguliers que Jacques Réda offre à ses auteurs préférés, et aimés en amis : Premier livre des reconnaissances, Nouveau livre des reconnaissances, Tiers livre des reconnaissances[4]. Ce ne sont pas là exactement des poèmes biographiques, plutôt des évocations-hommages prenant appui sur un biographème ou une anecdote personnelle, puisque Jacques Réda a connu et fréquenté nombre d’entre eux : Grosjean, Ponge, Roger Munier ou Henri Droguet. Tel ce portrait de Perros exécuté à l’occasion d’une visite à Douarnenez, dans l’univers familier et familial de l’auteur d’Une vie ordinaire, le faisant apparaître comme l’anti-homme-de-lettres qu’il était, un homme du commun, un homme extraordinairement du commun si l’on peut dire. 

Livres de reconnaissances non pas donc au sens de la reconnaissance d’une dette intellectuelle mais parce qu’il s’agit de se reconnaître dans ses pairs, de se retrouver en eux, de s’inventer peut-être à travers eux une autre vie, au sens où Jean-Claude Pinson parle ici-même d’hétérobiographie. C’est presque un lieu commun que de dire que toute biographie est peu ou prou une autobiographie. Toute vie écrite est une manière de prolonger la sienne dans une autre. Jusqu’à Pierre Michon qui fera paradoxalement, dans les Vies minuscules, du père Foucault pourtant illettré, une figure d’écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui a sacrifié sa vie par respect de la lettre : « Le père Foucault était plus écrivain que moi : à l’absence de la lettre il a préféré la mort. » [5]

Que le poème biographique ait pris le parti de démythifier (comme chez Brea) ou de rendre hommage (chez Réda), force est de constater que la forme prosodique du poème n’est sans effets sur le rendu de cette vie : il n’est pas question de l’embrasser entièrement, d’en donner le déroulé complet, mais, par un attachement tout particulier au détail et à la lettre (à l’unité signifiante) de réduire cette vie à ce qui mérite en elle qu’on la salue.

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[1]  De moins en moins rare dirait-on si l’on s’en réfère aux livres recensés par Pierre Vinclair dans son Sentier critique. Signalons encore dans les parutions récentes le livre de Pierre Parlant, Une cause dansée : Warburg à Oraibi, éditions Nous, 2021. [2]  Christian Garcin, Vidas, Gallimard, collection L’un et l’autre, 1993. [3]  Antoine Brea, Petites vies d’écrivains du XXe siècle : poèmes biographiques, Louise Bottu, 2013. [4]  Ces trois titres chez Fata Morgana, respectivement 1985, 1992, 2016. [5]  Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, page 131.

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