Joï à trous

Le poème troué était de Rim Battal :

« Les solutions ? Il n’y en a pas.
Le poète doit savoir s’effacer pour que surgisse la poésie, faire place à…
Ce poème a trous, je l’ai pensé justement comme une suite de triggers qui sont faits exprès pour donner envie qu’on remplisse les blancs. Je n’ai pas écrit un poème puis effacé des parties. Les trous sont la solution. Toutes les solutions sont la solution. »

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Nous avons choisi de publier, parmi les nombreuses propositions reçues, les trois suivantes :
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Joï à trous, par Lou Achard

Désormais, je vais m’empêcher
M’empêcher de…
Autant que cela est possible
C’est bien simple, Oui,
M’empêcher de…

Parce que certains trouvent le geste égoïste ?
Va savoir
Cela est vain de savoir
S’empêcher de …
Bien que rien n’est péché,
Puisque tout est,
Tout, Fruit,
De sueurs.

Que c’est parfois douloureux
Des heures durant
La nuit parfois
Qui te réveille
Ne te laisse pas le choix
Pour moi comme pour les autres
Il s’agit de pratiquer
Toujours et continuellement
Dans un flux circulaire
Et toujours
Sans excès

Le plus souvent c’est bon,
Et l’on récolte,
La douce jubilation, d’une satisfaction exaltante et puissante,
D’une jouissance insoupçonnée, d’une délectation cachée,
Et revient l’envie, des heures durant, de s’y adonner souvent

Plus que tout je désire pouvoir continuer toujours
Si la vie ne m’en laisse plus le temps, je meurs
Si je ne trouve pas le souffle qui m’y mène
Tout devient creux et vaporeux
Et tous ceux et toutes celles
Que mes pas croisent
Que mes regards traversent
Ne peuvent que le,
Voir.
Et ravalent leurs mots
Et tous voluptueux enthousiasmes

Tout ce que je puis dire c’est que je ne peux m’empêcher,
Je ne peux m’empêcher,
La nuit parfois,
Je ne pourrais,
Oui, je ne pourrais,
Quand…
Tout devient si décharné,
Quand…
Tout se transforme et s’ensable,
Tout se sabre et s’effane,
S’effile, s’écueil et s’effeuille

Je vais continuer.
Continuer de coucher tout,
Sur le papier.
Tout,
Ce qui me passe par la tête,
Je désire sur le papier,
L’encre, plus que tout.
Ou de mêler mes mots, ma langue,
Avec Pessoa sous un figuier,
Un après-midi à relire,
Mots, au soleil avec Celan,

Une nuit entière à rêver, sans dormir, avec Reverdy.

Et des matins de calme et de paix tout près de la béatitude

Le corps libéré de lui-même
L’agrégat de mots déroulé sur le papier fini.
Les nerfs lissés sur la cellulose matelassée
Soutenu enfin, un instant, par la ligne, par le mot,
Est la seule façon de faire face,

Tant pis, je ne m’empêcherai
Point

.

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Sans trou point de salut, par Maud Thiria

Désormais je vais m’empêcher de
M’empêcher de parler toute seule sous
Mon masque
M’empêcher de chantonner pousser des cris en dansant sous
Mon ciré jaune
Autant que cela est possible avant que
L’on me prenne pour une cible facile
À abattre
Parce que se promener seule le soir est
Interdit
Parce qu’être au monde
Soi-même portée par sa voix
Même avec autorisation de sortir de
L’asile de fous où l’on nous a mis statistiquement est
Égoïste terr
Iblement vain
Puisque repérable à tout instant par
Nos puces nos mouvements amplifiés
Comme autant de drones survolent nos têtes ramollies
Des machines nous captent et nous sucent
La moelle bien que j’aie bien pensé à me
Déconnecter avant de partir
Que c’est parfois douloureux que c’est dangereux que c’est excitant
Terriblement excitant pour
Moi comme pour les autres de s’enfuir de
La machine broyeuse de souvenirs à
Broyer du noir et sourire sous
Le masque comme bander sous une jupe sans slip.
Point (affirmatif).
Il s’agit de pratiquer le déferlement
De joie et de désir sans excès de hâte mais
Dans une tiède lenteur lancinante où
Tourner en rond et donner le vertige aux camé
Ras de surveillance active
Le plus souvent c’est bon de jouir ainsi
De chant, de danse sous les arbres à fleurs
Blanches à odeur de sperme – tu les connais ?
Point (culminant).
Et la fureur bondit sur les pavés
En mares où éclate mon chant grave et puissant
Marre
Et que c’est bon beau brave de
S’y adonner souvent dès qu’éclosent
Les fleurs coulent la sève et percent les premiers
Bourgeons qu’ils n’auront jamais
Parce que le chant de la terre même à moitié
Mort
Résonne toujours aux oreilles insatiables du poète.
Point (barre).
Plus que tout je désire
Le corps le cœur et la peau de tout organe vivant
Si je ne vibre pas je meurs
Des ossuaires où l’on m’a fait
Naître
Si je ne rassasie pas toutes
Celles ceux cellules que
Mes mains aux bouches multiples croisent et avalent
Par un lent va et vient réciproque
Tout ce que j’écris je peins balbutie
Devient de la boue molle impossible à
Sculpter
Se transforme en or noir gluant polluant ma
Gorge et la planète.
Point (poing levé).
Je vais faire tout ce qui me passe par
La tête et le corps
Je désire mettre l’accent sur le tout vivant
De la pauvreté merveilleuse
Plus que posséder la richesse vide qu’on nous promet
Ivre de goûter la pluie qui pleure
Un jour monotone avec Reverdy
Ou de passer un matin par un bureau de tabac
Pour fumer avec Pessoa sous un figuier
Mais de barbarie si possible
Un après-midi le jour, les jours, la fin des jours avec Celan
À la renverse du souffle
Une nuit à soupirer d’amour avec l’humanité toute entière con
Tenue dans la clarté de ton sourire
Et des matins des matins blancs des matins
Noirs encore de silences au piano
Au plus près de toi entre les cordes tendues où je m’ac
Croche
Le corps libéré de lui-même dans un temps fini et in
Fini sou
Tenu enfin un instant par la lueur fébrile et folle du désir
Est la seule façon de ne pas sombrer dans
L’eau noire que l’on nous met
Sous les pas.
Point (salutaire).
Tant pis, je ne m’empêcherai que
De m’empêcher de tout cela
Parler seule crier chanter sous
La pluie et mon masque parmi
Les arbres et les réverbères répandant
Leur lait de joie sur les caméras noires et les squelettes
De peur qu’on nous brandit
Autant que cela est possible avant que
L’on me prenne pour une cible facile
À abattre.
Point (final).

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Ce que le monde devient de moi, par Tara Mer-Nimier

Désormais, je vais m’empêcher de me soustraire
Autant que cela est possible

.
Parce que notre silence est égoïste
vain bocal bien que mondial

Que c’est parfois douloureux, parler
pour moi comme pour les autres de
Il s’agit de pratiquer mon lexique sans excès

.
Le plus souvent c’est bon
Et le sol et puissant
Et c’est faire la génération de s’y adonner souvent
.

Plus que tout je désire une muselière légère
Si je ne bavarde pas, je meurs
Si je ne bégaye pas tous ceux
et toutes celles que mes voix croisent et avalent

.
Tout ce que le monde
Devient de moi
Se transforme en toutes leurs langues

Je crois que je vais digérer tout ce qui me passe par la tête

Je désire absorber plus que de me décevoir
Ou de me dessécher avec Pessoa sous un figuier
Un après-midi à tenir en laisse avec Celan

Une nuit à parler avec la parole entière

Et des matins de suspension tout près de mon miroir

Le corps libéré de lui-même
ma douche fini et marécageuse
Soutenu enfin, un instant, par la diction de l’eau
Est la seule façon de me reprendre

Tant pis, je ne m’empêcherai
Point

.

.

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